J.-P. R. : Si nous avons souhaité aborder ce thème des homosexualités, c’est parce qu’il est actuellement au cœur d’une remise en question sévère de ce que certains désignent comme le «dogmatisme» psychanalytique. Remise en question qui vient pour l’essentiel des milieux gays américains, mais qui n’a pas été sans trouver d’écho chez une partie des analystes français insatisfaits du peu de pertinence et de l’absence de souplesse de la théorie dès qu’on touche à ces questions.
Et puis il y a eu le débat sur le PACS et, étrangement, on vit sortir du bois les psychanalystes si frileux d’ordinaire quand il s’agit de se prononcer sur des faits disons de morale. Eux qui défendaient jusque-là – et à juste titre – que leur éthique les amenait à accueillir sans jugement toute expérience singulière, se sont soudainement mis à se répandre dans les gazettes dénonçant, jugeant, prophétisant le pire pour les temps à venir. Bref se comportant comme des tenants d’un savoir expert qu’ils brandissaient en imprécateurs.
Ça a été le mérite de Freud d’arracher d’emblée (Les trois essais, 1905) l’homosexualité – qu’il nommait encore « inversion » (jusqu’en 1910, dans Léonard de Vinci) – aux différents registres où elle était rejetée. Il dira, au long de ses écrits : ce n’est ni une dégénérescence, ni une prédisposition héréditaire, ni une maladie, ni un vice de la nature, ni un avilissement moral, ni une infirmité, ni quoique ce soit dont il y aurait à avoir honte (voir, en particulier la Lettre à une mère américaine). Mais une « variation de la fonction sexuelle ». D’une façon plus précise – et plus actuelle – j’emprunterai cette définition à Ch. Melman : « c’est une manifestation de vérité sur les malfaçons que peut souffrir l’accès à la sexualité de l’être parlant ».
Mais le débat commence quand il s’agit de situer et de caractériser cette malfaçon-là et la vérité bien particulière qu’elle recèle. Car ce qui fait le talon d’Achille de la psychanalyse, c’est qu’elle n’a pas su ou pas pu penser cet avatar de la sexualité qu’est l’homosexualité, autrement qu’en termes d’arrêt de développement ou de régression, bref comme une impasse du développement. Développement qu’on se garde bien de dire « normal» bien sûr, mais on ne fait qu’un petit pas de côté en parlant d’une impasse ou d’un échec sur le chemin de ce qu’on nomme la « normativation » œdipienne, c’est à dire le chemin qui mène, à la sortie de l’Œdipe, à l’assomption d’un désir non assujetti …
Petite digression : c’est au nom de cette conception qu’en décembre 1921, sous la pression des Berlinois soutenus par Abraham et contre les Viennois, plus tolérants dont le porte-parole Otto Rank était fortement soutenu par Freud, le Comité qui dirigeait secrètement l’IPA prend la décision de bannir les homosexuels tant de la formation didactique que de la pratique de l’analyse, avec cet argument qu’ils en sont incapable puisque l’analyse ne les « guérit » pas de leur « inversion ». Décision, précisons-le qui ne fut jamais écrite… Cela dura jusqu’au Congrès international de Barcelone en 1997 où la règle non écrite fut – on ne peut pas dire abolie, puisque officiellement elle n’existait pas – mais reconnue obsolète à la suite notamment de déclarations fracassantes de psychanalystes homosexuels qui ont fini par faire reconnaître à l’IPA l’existence « indéniable de femmes et d’hommes homosexuels sains et matures » (Ralph Roughton). En attendant, en France, c’est l’École de Lacan qui les accueillait.
Mais revenons à nos homosexualités. Les dire au pluriel, comme cela il convient de le faire actuellement, indique déjà assez l’embarras des psychanalystes devant cette ou ces entités clinique(s) : Freud adopte le mot en 1910 (Léonard de Vinci) après avoir jusque là, dans les Trois essais, parlé comme on l’a dit, « d’inversion » et abordé la question sous l’angle de la « déviation par rapport à un objet sexuel ». Et s’il y distingue trois types (les invertis absolus ; les invertis amphigènes – prélude à la bisexualité ; les invertis occasionnels), il n’insiste pas moins pour les rassembler en une seule entité, affirmant que « la constitution d’une série s’impose en quelque sorte à elle-même ».
Avec Lacan, l’homosexualité n’est plus abordée en terme « d’orientation sexuelle » (c’est à dire en terme d’identification et de choix d’objet) mais en terme de « structure » et de mode de jouissance, sans que l’unité de l’homosexualité ne soit de quelque manière remise en cause : au sein d’une de ces triades chères à Lacan, « psychose, névrose et perversion », c’est la perversion qui aura à répondre de l’homosexualité (l’homosexualité masculine, tout au moins, la féminine étant finalement plutôt tirée du côté de l’hystérie). On ne peut que regretter l’embarras auquel prête ce mot de « perversion » : le concept de perversion en psychanalyse n’a pas qu’un rapport assez lointain avec le mot de pervers ou l’idée de perversité dans le langage courant, mais un amalgame ne manque pas de se faire, et on peut faire l’hypothèse que cette confusion n’est pas sans peser d’un certain poids dans l’esprit de certains de ceux qui dénoncent chez Lacan une position détestablement homophobe.
C’est méconnaître que Lacan est au contraire celui qui élargit et valorise le champ de la perversion et le vide de tout contenu infamant comme de toute idée de discrimination, la perversion étant conçue comme une structure universelle de la personnalité : la thèse fondamentale de Lacan est en effet que l’amour homosexuel est le prototype-même de l’amour d’une part, et qu’il y a une dimension perverse de tout désir d’autre part.
Si le concept a finalement avoué son insuffisance, ce n’est pas tant du fait des analystes – même si nombreux étaient ceux qui avaient la conviction que tous les homosexuels sur le divan ne relevaient pas de la même structure : certains, à leur orientation sexuelle près, ressemblent à s’y méprendre à de bons névrosés, tandis que d’autres paraissent plutôt flirter avec la psychose. Mais c’est, en fait, à partir du communautarisme gay nord-américain, des revendications des minorités sexuelles et des études gay et lesbiennes que viendra la mise en doute de la capacité de la théorie analytique conventionnelle à répondre avec pertinence de ce vaste champ clinique.
Une des critiques (parmi d’autres !) que font les gays aux psychanalystes mérite qu’on s’y arrête: les psychanalystes considéreraient l’hétérosexualité comme allant de soi et l’homosexualité comme une déviation par rapport à ce qui, quoiqu’ils en disent, a valeur de norme. Alors, qu’ainsi que le montrent ces critiques , le concept même d’hétérosexualité ne s’est forgé que tardivement et ne l’a été qu’en regard de la constitution de celui d’homosexualité. Certes, Freud parlait bien de « déviation » ou d’ « inversion ». Mais il faut relever, à sa décharge, que le même Freud, dès 1905, affirmait que « du point de vue de la psychanalyse, […] l’intérêt sexuel exclusif de l’homme pour la femme est aussi un problème qui requiert une explication et non pas quelque chose qui va de soi […] ».
Rien en effet ne va de soi quant à ce qu’il en serait d’une prétendue « identité sexuelle » – qui, soulignons-le, n’est pas un concept analytique – « identité » qu’on n’arrête en particulier certainement pas en feignant de prendre pour une réponse, dans une sorte de court-circuit, la fameuse phrase que Freud détourne de Napoléon : « l’anatomie c’est le destin ».
C’est pourquoi, il est difficile de parler immédiatement d’homosexualité sans traverser auparavant la question de ce que veut dire être d’un sexe ou d’un autre : c’est ce que nous ferons dans une première partie. Puis, dans une deuxième partie, nous parlerons de l’homosexualité masculine, dans une troisième de la féminine pour, dans une dernière, dire quelques mots du discours actuel des gay sur le désir homosexuel.
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LA SEXUATION
J.-P. R. : La première constatation qu’oblige à faire la psychanalyse quant à la sexualité humaine, c’est qu’elle est, par essence dé-naturée : l’entrée dans la langage de l’être humain (du « parlêtre » comme dit Lacan) lui a fait rompre tout amarrage instinctuel ; dès lors que l’homme parle, sa sexualité – comme tout ce qui relève des fonctions de son corps – n’est plus régie par quelque appétence naturelle que ce soit, mais par le passage obligé dans les « défilés du signifiant » : ce qui relève du physiologique est embarrassé, dérangé par une causalité d’un autre ordre, à savoir symbolique qui, par le biais du fantasme, conditionne de part en part le désir. Des phénomènes comme l’impuissance ou la frigidité, tout comme l’anorexie ou la boulimie sont le triste privilège de l’être parlant.
Quelle conséquence cela a-t-il pour la saisie par la psychanalyse de ce que le langage courant désigne comme « identité sexuelle »? Si la différence anatomique des sexes (son « destin ») est ce avec quoi tout un chacun entre dans la problématique de la sexualité, cette anatomie ne constitue en rien ce qu’on peut appeler une « identité » : le champ de l’inconscient n’a rien à voir avec la perception (ici de la différence anatomique) ou de la conscience (ici celle qu’on peut avoir de son sexe) ; le champ de l’inconscient est celui des pensées au travers desquelles s’élaborent à notre insu le déchiffrage et les réponses concernant l’énigme de ce qu’on est comme être sexué, tout au long de ce processus qu’on nomme « sexuation ». La sexuation, c’est ce procès qui aboutit à l’assomption d’un sexe psychique, c’est à dire à la possibilité de s’inscrire – ou de se déclarer – d’un côté ou de l’autre, côté homme ou côté femme, indépendamment de notre sexe anatomique (c’est pourquoi on a parle de « déclaration de sexe »).
On connaît l’intransigeance de Freud à maintenir qu’on ne trouve dans l’inconscient qu’un seul symbole (nous dirions maintenant signifiant) pour y inscrire la différence des sexes, à savoir le phallus. Nous y reviendrons. Mais pour l’instant notons que cela implique que la différence ou la bipartition des sexes n’a aucune référence a priori : il n’y a pas de signification universelle et préétablie qui nous dirait ce que veut dire masculin et féminin. « Il n’y a rien dans le psychisme par quoi le sujet puisse se situer comme être de mâle et être de femelle », disait Lacan ; et on se souvient comment il résumait avec ironie la position de Jones et de K. Horney qui, s’opposant à lui, soutenaient qu’il y avait dans l’inconscient une représentation précoce du vagin chez lez fillettes : c’est, disait-il, le « principe du “chacun son” : aux boys le phalle, aux girls le c… ». C’est le principe même auquel il nous faut précisément renoncer pour penser la sexuation.
Toujours est-il que cet état de fait ruine a fortiori toute idée de complémentarité ou même simplement d’opposition entre les sexes : ce qui vaut pour la définition générale du signifiant – chaque signifiant est ce que tous les autres ne sont pas – ne peut ici nous être d'aucune utilité : on ne peut pas dire qu'est masculin ce qui n'est pas féminin ni qu’est féminin ce qui n'est pas masculin ; et, tout particulièrement, masculin et féminin ne sont pas dans ce rapport de complémentarité qui ferait que chacun aurait ce qui manquerait à l'autre.
Nous avons dit que la sexualité humaine est, du fait de l’entrée dans le langage, dé-naturée. Cette dénaturation s’explicite dans cette triste particularité de l’espèce humaine d’avoir à surmonter une série de handicaps :
– le premier est lié à la constitution de l’objet au travers du stade du miroir. C’est toute la grande question du narcissisme : l’image de soi se trouve ainsi être le prototype des objets qui provoquent, dans cet auto-érotisme repéré par Freud, une attraction sexuelle. Il y aura donc la nécessité d’un passage où, quelque chose qu’on peut dire de l’ordre de l’ « homo », aura à être délaissé au profit d’un objet « hétéro ».
– le deuxième handicap est lié à la nécessité de passer par un abandon de ce qui est le premier objet désiré, la mère – c’est toute la vaste question de l’Œdipe…
– le dernier handicap enfin, ce sera cette autre nécessité, déjà signalée, de s’inscrire aussi bien comme fille que comme garçon par son rapport à ce seul signifiant qu’on nomme phallus…
C’est sur ce dernier point que nous devons nous arrêter pour esquisser ce qu’il en est du processus de sexuation.
Le phallus, donc.
Mais avant de s’y aventurer, il n’est peut-être pas inutile de prévenir une possibilité de malentendu et de redire, au risque d’enfoncer une porte ouverte, que le phallus n’est pas le pénis : le phallus est une représentation (une « signification », disait Freud), représentation dans l’inconscient.
Représentation certes « prélevée » sur le corps du mâle. Mais si c’est bien le caractère visible, saillant, turgescent, érigé – pour tout dire glorieux – de cet organe qui lui a valu d’être passé à l’état de signification ou d’objet imaginaire, il ne faut pas méconnaître que ledit organe comporte en lui-même sa propre éclipse : il est en effet toujours menacé de dé-turgescence ou de détumescence. Il n’est donc pas seulement le support d’une problématique de présence/absence (il y est ou il n’y est pas), sa représentation laissant se profiler de plus en elle-même sa propre dérobade ou sa défaillance. Ce qui introduit déjà à une problématique qui ne trouvera son véritable aboutissement que chez Lacan, à savoir le statut purement symbolique du phallus. Ici encore, il faut prévenir une opinion courante : le phallocentrisme des psychanalystes est tout le contraire de ce que d’aucuns appellent un phallocratisme ; loin de promouvoir quelque indice de pouvoir, il est le noyau dur d’une problématique du manque. Le phallus est le signifiant par le biais duquel le manque s’inscrit, pour un sexe comme pour l’autre, chacun à sa manière, dans la subjectivité : car, signifiant du désir, il l’est comme signifiant du « manque-à-être », « le signifiant de la perte que le sujet subit par le morcellement du signifiant », dit Lacan (ce signifiant s’écrira : , désignant le phallus imaginaire).
Mais restons encore avec Freud. On sait qu’il s’est débattu toute sa vie pour tenter de sortir de ce qui se présentait à lui comme une véritable aporie : si tout s’inscrit dans l’inconscient au moyen d’un seul symbole et si la seule alternative qu’accepte ce symbole est d’être ou de ne pas être, il n’y aura plus de division entre hommes et femmes, ou entre mâles et femelles mais seulement entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas cet organe imaginaire qu’est le phallus, c’est à dire, à proprement parler, entre les non-châtrés et les châtrés. On ne peut pas le dire autrement car il faut bien saisir que l’opposition en question n’est pas entre ceux qui ont le phallus et celles qui n’ont rien, mais entre ceux qui ont le phallus et celles qui ont, si on peut dire « pas-le-phallus ». Mais où alors chercher la femme ?
On sait comment Freud apporte une première réponse partielle à la question de la répartition des sexes en ayant recours à la notion de bisexualité. Chaque individu, masculin ou féminin, est constitué de la synthèse plus ou moins harmonieuse et plus ou moins bien acceptée d’une proportion variable de masculinité et de féminité. Mais soulignons que, là encore, il avance avec la plus grande prudence : « il est indispensable de se rendre compte que les concepts de “masculin” et de “féminin”, dont le contenu paraît si peu équivoque à l’opinion commune, font partie des notions les plus confuses du domaine scientifique. »
Pour ce qui concerne l’homosexualité, la notion de bisexualité psychique peut, en première apparence, paraître particulièrement bien venue. Mais disons tout de suite qu’elle a le défaut majeur de laisser la question entièrement du côté du choix de l’objet et de rester dans cette sorte de supposée évidence où, dans l’hétérosexualité comme dans l’homosexualité, à la part présumée masculine d’un sujet correspondrait un objet présumé féminin – et réciproquement –, alors qu’on le verra, chez Freud lui-même, les figures sont beaucoup plus complexes.
Nous allons pour l’instant nous contenter ce ces quelques jalons sur cette question de l’inscription dans un sexe ou dans un autre, chez Freud. Mais il ne faut pas méconnaître qu’une série de problématiques importantes est ainsi laissée dans l’ombre : je pense en particulier à cette affirmation de Freud qu’il n’y a qu’une seule libido et qu’elle est d’essence masculine ; à cette thèse que, s’il n’y a aucune trace dans l’inconscient d’une opposition entre masculin et féminin, on y rencontre, par contre, une autre opposition – pulsionnelle, celle-là – entre deux pôles, l’actif et le passif (Freud se garde bien d’identifier le couple actif/passif au couple masculin/féminin : son interprétation est qu’actif/passif tient lieu pour l’enfant en mal de réponse d’un premier modèle d’opposition entres deux pôles) ; et enfin à cette difficulté dans le rapport pulsion/objet: si l’on a à faire qu’à des pulsions et des objets partiels, comment alors parvenir à une synthèse de ces pulsion et à la trouvaille d’un objet génital unifié ? On ne peut ici que laisser cela en plan…
Mais voyons maintenant comment Lacan propose de résoudre les apories freudiennes. Il s’agira essentiellement de comprendre le phallus comme un signifiant – c’est à dire de lui reconnaître un statut symbolique – et non plus comme un objet imaginaire. Ce qui est éminemment le cas chez Freud, puisque un objet qui n’accepte, nous y avons insisté, que l’alternative d’être ou de ne pas être, dans une sorte de splendeur monadique, ne peut être par essence qu’imaginaire.
Pour suivre Lacan dans sa mise en scène de la fonction du phallus, il nous faut repartir de cet originaire assujettissement où le désir se dessine d’abord comme désir du désir de l’Autre. Le sujet aura à s’arracher à cet assujettissement en reconnaissant et assumant une double défaillance : défaillance du côté de l’Autre qui ne peut être rencontré que comme faisant preuve de son incapacité à répondre à ce que le sujet attend de lui ; et, réciproquement, défaillance du côté du sujet qui se vit comme faisant l’épreuve d’une impossibilité identique , celle de sa tentative d’être à la hauteur de ce qu’il imagine que l’autre attend ou veut de lui. Le phallus est alors reconnu comme le support de l’interdit et de la loi qui veut que le sujet ait à renoncer à l’espoir d’être comblant comme à celle que l’autre soit comblable.
La dialectique du renoncement à cette prétention que la théorie ramasse dans cette formule de «complétude phallo-narcissique» a été resserrée par Lacan en trois alternatives successives : «être ou ne pas être le phallus» ; «être ou avoir le phallus» ; «avoir ou ne pas avoir le phallus».
Précisons cela : contrairement à Freud qui attribuait deux positions opposées au garçon et à la fille lors de la sortie (et de l'entrée) de l'Œdipe, Lacan laisse les deux sexes dans une problématique identique : renoncer successivement à être le phallus pour combler le manque maternel, puis à l'avoir dans un assujettissement à la demande de l'autre qu’il y aurait à satisfaire. Mais chaque sexe renoncera à sa manière à l'être puis à l'avoir : très schématiquement, le garçon, renonçant à avoir le phallus, aura à s’identifier au père pour « avoir en poche tous les titres pour s'en servir par la suite ». Quant à la fille, elle aura appris de quel côté se tourner pour trouver le phallus.
Toutefois, plutôt que par cette manière de dire qui risque d’être entendue de façon quelque peu psychologisante et qui ne nous met pas à l’abri d’une ré-imaginarisation de l'instance phallique, c'est dans une formule purement « langagière » celle-là – or l'inconscient est structuré comme un langage – que Lacan énonce le plus rigoureusement ce rapport à l'avoir : « l'homme n'est pas sans l'avoir ; la femme est sans l'avoir ». Il y a du « sans » – du manque, donc – des deux côtés, mais dissymétriquement. Le phallus fonctionne en effet comme pur trait différentiel, sans contenu (signifiant sans signifié), pur opérateur par rapport auquel chacun aura à se ranger ou à se compter d'un côté ou d’un autre.
Je rappelle encore rapidement ici que la question de la sexuation aura, chez Lacan, une suite : ce seront les fameuses « formules de la sexuation » que Lacan écrira en détournant la logique canonique, avec l’invention du subversif « pas-tout ». On peut dire un mot sur leur principe : mettant en doute que la médiation phallique draine tout le pulsionnel chez la femme, Lacan se propose de décoller la position féminine du tout phallique. On connaît ses formulations : la femme ne vient « pas-tout » se soumettre à la logique du phallus ; non pas qu’elle objecte à la logique phallique, mais elle y fait, pour une part, « exception », exception qui n’enlève rien à cette logique mais y apporte au contraire un « supplément », une part en plus de libido non-soumise à la fonction phallique.
La voie que nous venons d’esquisser est donc celle de la dite « normativation œdipienne », c’est à dire celui qui devrait aboutir à la fabrique de bons petits hétérosexuels. On peut dire que c’est bien ce qui se passe… mais en gros. Car toute cette pérégrination ne s’est quand même pas faite sans avoir eu à payer le prix fort de nombreux et sérieux renoncements, renoncements qui ne sont pas eux-mêmes sans avoir laissé derrière eux quelques robustes nostalgies. Ce qui fait, qu’au terme du chemin, nous avons en effet des hétérosexuels, mais quelque peu névrosés, chez qui l’amour de soi est toujours prêt à prévaloir sur celui de l’objet et chez qui l’homosexualité refoulée est toujours en attente pour colorer secrètement et plus ou moins fortement les choix d’objet.
Mais qu’en est-il maintenant pour ceux qui se sont détournés de cette voie-là au profit de la voie homosexuelle ?
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L’HOMOSEXUALITÉ MASCULINE
G. B. : L’HOMOSEXUALITÉ SELON FREUD
Dans les Trois essais, Freud avance plusieurs notions importantes si l’on veut comprendre ce qu’il appelle l’inversion :
– La bisexualité constitutive de chaque être humain, même adulte.
– La perversion polymorphe du petit enfant où toutes les zones érogènes fonctionnent.
– La notion de pulsion partielle. Fondamentale, car il n’y a pas de pulsion totale et encore moins de pulsion génitale. Ainsi, pour lui : « L’importance des zones érogènes comme appareil génital secondaire… est plus particulièrement frappante dans l’hystérie que dans toutes les autres névroses ». « Selon toute probabilité, peuvent faire fonction de zones érogènes toutes les régions de l’épiderme, tout organe sensoriel [regard et voix pour Lacan] et probablement, tout organe quelconque ». Bien que souscrivant à l’orientation des pulsions partielles vers la génitalité, il ajoute : « Il ne nous est pas possible de donner une explication satisfaisante […] des rapports à établir entre l’activité de la zone génitale et celle des autres sources de la sexualité. »
Dans la Lettre 125 à Fliess (1899) il avance : « Parmi les couches sexuelles, la plus profonde est celle de l’auto-érotisme [donné par Lacan comme «manque de soi» ou « manque à soi-même»] qui n’a aucun but psycho-sexuel et n’exige qu’une sensation capable de le satisfaire localement. Plus tard, l’allo-érotisme (homo et hétéro) s’y substitue tout en continuant certainement à subsister sous la forme d’un courant indépendant. » Ainsi Freud, en 1899, rangeait l’homosexualité dans l’allo-érotisme.
Freud ne voulait pas pathologiser l’homosexualité, même s’il a parlé d’échec de l’Œdipe, ou d’arrêt de développement. Il pensait que la psychanalyse ne pouvait rien contre le choix d’objet homosexuel.
Dans son observation de la jeune homosexuelle, il fait remarquer : « Notre libido à tous hésite normalement, la vie durant, entre l’objet masculin et l’objet féminin ».
Il dissocie le genre et le sexe, c’est à dire la conscience que nous avons de notre sexe, et le sexe anatomique.
Ainsi, selon lui on peut trouver 8 possibilités :
• Un homme se pense homme et désire un homme
• Un homme se pense homme et désire une femme
• Un homme se pense femme et désire un homme
• Un homme se pense femme et désire une femme.
On peut écrire ces formules dans l’autre sens pour une femme.
Freud conclut : «La psychanalyse n’est pas appelée à résoudre le problème de l’homosexualité».
Comment devient-on homosexuel ?
Nous verrons les théories de Freud, de Lacan, celles d’après Lacan, et, plus loin, la réponse des gays.
SELON FREUD :
La première théorie de Freud est celle d’un arrêt ou d’un changement d’orientation de l’Œdipe : un homme, passionnément attaché à sa mère entreprend une conversion ; il s’identifie à elle et cherche ensuite à trouver des garçons à aimer sur le modèle de l’amour que sa mère lui a prodigué.
Il s’agit donc, ici, ici d’un choix d’objet narcissique et d’une surestimation de l’organe pénien qui doit être absolument retrouvé chez le partenaire.
Le Père ne peut tenir sa place de médiateur : soit il est méprisé, soit il est craint et le sujet dans les deux cas renonce à la rivalité, à la concurrence.
Mais d’autres facteurs peuvent intervenir :
– la séduction précoce par une personne de même sexe (cas de pédophilie),
– la jalousie d’un frère, jumeau ou pas, haine qui se renverse en amour, (inverse de la paranoïa).
Pour Freud, l’homosexualité peut s’accompagner des plus hautes aspirations, intellectuelles ou artistiques.
Mais il note également le rôle joué par la société : « Là où l’inversion n’est pas considérée comme un crime, on peut constater qu’elle répond pleinement aux penchants sexuels d’un nombre non négligeable d’individus. »
C’est le cas de nos sociétés, avec :
– L’autorisation du mariage homosexuel aux Pays Bas,
– Le PACS en France,
– D’où la revendication de certains hommes politiques, militaires et même ecclésiastiques (nomination d’un évêque homosexuel aux États-Unis).
SELON LACAN :
À partir du « il n’y a pas de rapport sexuel », il énonce l’échec de ce rapport, qui ne fait jamais un entre les partenaires : il n’y a pas de complémentarité.
Et il était déjà allé plus loin, dans le séminaire sur L’angoisse (5/6/1963) : « Le support du désir n’est pas fait pour l’union sexuelle, car, généralisé, il ne me spécifie plus comme homme ou femme, mais comme l’un et l’autre. La fonction de ce champ, ici décrit comme celui de l’union sexuelle, pose, pour chacun des deux sexes l’alternative : l’autre est ou l’autre ou le Phallus au sens de l’exclusion. Ce champ-là est vide. Mais ce champ-là, si je le positive, le « ou » prend cet autre sens qui veut dire que l’un à l’autre est substituable à tout instant. »
Si le champ du Phallus n’est pas vide, s’il est positivé, c’est-à-dire que la castration est niée, alors les partenaires sont interchangeables, et les rôles aussi (travestissement).
Cette négation de la castration serait, pour Melman, la conséquence de l’identification à la Mère, qui suppose toujours l’arbitraire, et est donc toujours à vérifier (partenaires multiples).
Cette (dé)négation de la castration ne va pas sans une reconnaissance implicite, c’est ce que Lacan appelle « le qui perd gagne » : « À chaque instant, dans l’attachement homosexuel, c’est cette castration qui est en jeu, et cette castration qui l’assure, l’homosexuel, que c’est bien ça, le -Phi l’objet du jeu. C’est dans la mesure où il perd, qu’il gagne. » (cf. le fantasme du pénis en érection dans la clinique et l’éloge de la masturbation chez Foucault où chez Bersani, dans ce qu’il appelle : « l’amour de la bitte » [sic]).
Cet échec sexuel est aussi le responsable des communautés dites homosexuelles sublimées (machisme, obligation de la parité pour les partis politiques).
« Ce ciment libidinal du lien social en tant qu’il ne se produit que dans la communauté des mâles est lié à la face d’échec sexuel qui lui est, du fait de la castration, spécialement imparti » (Lacan, L’angoisse, 5/6/63).
Concernant la PERVERSION :
Dans le « dernier » Lacan, on trouve le terme de Père-Version, Version vers le Père et Lacan de regretter que « la psychanalyse n’ait pas été foutue d’inventer une nouvelle forme de perversion, car la perversion c’est l’essence de l’homosexualité ».
Dans cette lignée, Marcel Ritter, à propos de Mishima, propose la perversion comme Nom-du-Père : « L’habit de la perversion peut venir à recouvrir une question sur le Père, ou le masque de la perversion jouer comme Nom-du-Père. Rappelons que la perversion, à situer dans le cadre de la relation au Désir de l’Autre comme toute structure, représente la prise au pied de la lettre de la fonction du Père (…) en tant qu’il est porteur de la Castration. »
APRES LACAN :
Jean Allouch, reprenant la célèbre formule : « Il n’y a pas de rapport sexuel », développe le ratage au niveau du sexe c’est à dire l’impossibilité de rejoindre l’objet (primordial) du Désir, impossibilité qui est la condition de la permanence du Désir. On peut le formuler autrement : l’orgasme n’est que la « petite mort » alors que c’est la mort (réelle) qui est visée comme terme du Désir considéré comme absolu. Ce ratage – castration – est aussi ce qui fait lien social quand il est perçu (inconsciemment) comme un échec (imaginaire) par les hommes.
Ce ratage, ce manque est repris par Allouch quand il aborde la tiercité nécessaire à la rencontre sexuelle (quel que soit le sexe et le choix d’objet des protagonistes) sous une forme un peu différente de celle de Lacan, bien que dans la même lignée. Il propose le schéma suivant :
Le signifiant phallique, porté par le phallophore (comme signifiant de son manque qui le fait désirant), rencontre le manque dans l’autre, qui, à son tour, lui « donne » la castration (Dolto), le renvoyant à son propre manque c’est à dire à son désir.
Il ne s’agit pas, ici, d’identités sexuelles mais de positions par rapport au Phallus symbolique. Ce schéma, disons le tout de suite, est critiqué par les gays comme étant un schéma typiquement hétérosexuel.
Le même Allouch (L’Unebévue n° 19) remet en cause, fondamentalement le paradigme «Pernepsy» et pense qu’il faut franchir le pas, indiqué par Lacan, « d’une clinique radicalement singulière, autrement dit, sans nosographie » – tout en ajoutant, à l’instar de Freud à son époque, qu’à confronter les problématiques des Gays et Lesbian studies et celles de la psychanalyse, « rien de définitivement stable ne s’offre ici comme réponse possible ».
« Il n’empêche, poursuit il, peut-être est-ce maintenant seulement que l’on peut s’aviser comme jamais, d’à quel point la théorie analytique véhicule des données culturelles (et ce peut être une norme) qui sont autant d’opinions (voir la diffusion dans les médias) et non pas de raisons, maintenant où la théorie analytique elle-même (plutôt sa caricature, incarnée par d’aucuns) est socialement devenue une de ces opinions, peut-être la principale. La normalité est quelque chose de contestable et de fluctuant. »
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L’HOMOSEXUALITÉ FÉMININE
J.-P. R : Le psychanalyste ne peut pas entrer dans l’homosexualité féminine autrement que par la grande porte de Margaret Cs., alias Sidonie Csillag, plus connue chez nous sous le nom de «la jeune homosexuelle». Il y a dans la littérature analytique, ce cas canonique de Freud, son commentaire à trois reprises par Lacan, et puis… pas grand chose d’autre.
À ce premier sujet d’étonnement s’en ajoute un autre : Freud commence bien à dessiner certaines perspectives sur la sexualité féminine dans Les trois essais en 1905, mais c’est dans cette étude de cas d’une homosexuelle qu’il avancera, en1920, une première construction complète et cohérente de l’Œdipe féminin, avant d’y revenir dans les grands textes sur la spécificité féminine de 1925 et de 1930, sur le Complexe d’œdipe et sur La Féminité : il est, en effet, quand même très remarquable que ce soit l’homosexualité, et non pas cette hystérie qui le fascinait tant, qui ait mis Freud sur la voie des mécanisme de la sexualité féminine. On peut toutefois mettre en parallèle de cette constatation cette remarque de Lacan qui l’éclaire sans doute : « L’homosexualité féminine s’inscrit dans le destin de la sexualité féminine puisqu’elle se rencontre à chaque fois que la discussion porte sur les étapes que la femme a à franchir pour accomplir son achèvement symbolique » (La Relation d’objet, p. 96).
Actuellement encore peu de place est faite à l’homosexualité féminine, alors que, paradoxalement, l’évolution du statut social de la femme doit beaucoup aux luttes auxquelles le mouvement homosexuel féminin a participé.
La difficulté vient peut-être de ce que, encore plus que pour toutes les autres questions relative à la féminité, les points de vue analytiques sur l’homosexualité relèvent bien souvent davantage de partis pris théoriques – pour ne pas dire de préjugés – plutôt que d’une véritable expérience clinique. Ainsi par exemple de ce qu’il en est de la question d’une « homosexualité primaire » ou « homosexualité de naissance » - thèse qui a servi de référence théorique dans les milieux féministes des années 70-80 (avec l’idée – le fantasme – de l'existence d'une essence de la féminité qui se révèlerait dans un corps à corps nécessaire de la fille avec la mère). Ainsi par exemple aussi de l’usage de l’homosexualité féminine pour démontrer l’existence de la perversion féminine.
Il y a une difficulté certaine pour l’analyste (surtout s’il est homme, sans doute) de supporter la place qui lui est assignée dans le transfert : un « sujet supposé savoir » mis à mal, de toujours déjà destitué. Il n’y a qu’à voir Freud lui-même et sa jeune homosexualité, congédiée avec, c’est le moins qu’on puisse dire, une certaine légèreté : tel rêve encourageant, tel signe de transfert positif auraient été là pour tromper Freud comme elle trompait son père. « Elle transféra sur moi son radical refus de l’homme », écrit-il – et il la mis à la porte en l’invitant… à aller se faire voir chez une femme ! Il est frappant de surprendre Freud se sentant visé en personne par la tromperie qu’il suspectait, alors que la question était peut-être plutôt d’analyser – ou du moins de le tenter – ce que tromper voulait dire dans la structure de cette jeune femme. Mais il est certain que l’homosexuelle questionne le phallocentrisme d’une façon bien singulière !
Sans compter qu’on s’étonnera peut-être beaucoup moins du recul de Freud quand on apprendra que, six mois avant Sidonie, c’était la propre fille de Freud, Anna, qui avait commencé à s’allonger sur le divan de son père, lequel père à l’instar de celui de Sidonie commençait à s’inquiéter des penchants homosexuels qu’il découvrait chez sa fille…
Mais repartons de Freud et de sa Sidonie, Sidonie Scillag – c’est le (faux) nom sous lequel elle a exigé que soit publiée sa biographie dont la traduction française vient de paraître. Freud lui donne une dimension perverse, dimension fondée sur l’inversion du choix d’objet d’une part et sur l’inversion des identifications d’autre part. Le mot de perversion n’est jamais prononcé ; mais comme Freud exclut la névrose et tout particulièrement l’hystérie, que reste-t-il ? – d’autant que le schéma retenu nous rappelle quelque chose… La jeune fille attendait, écrit Freud, dans le cours d’une évolution normale, un don symbolique phallique venant du père et, déçue dans son attente par la grossesse de sa mère (survenue alors qu’elle-même avait 17 ans), elle aurait régressé « au rang de la frustration ». Signalons que Freud affirme qu’il « fut établi sans l’ombre d’un doute » que ce fut là l’élément déterminant, alors que la véritable Sidonie s’est par la suite farouchement élevée contre cette interprétation freudienne… Freud nous dit encore d’elle, comme élément qui irait dans le sens de la perversion, qu’elle aimait les femmes d’une manière que Freud considérait comme celle d’un homme, c’est à dire en se faisant leur chevalier servant, pour tout dire en les aimant sur le mode de l’amour courtois (ce qui, soit dit en passant, nous donne quelque aperçu savoureux sur ce que Freud appréciait pour son compte comme « position masculine » !).
Avant de donner la première lecture que fait Lacan de ce cas, je ne résiste pas au plaisir de rapporter ce qui, d’après Sidonie, fut la dernière phrase de Freud lui faisant ses adieux, phrase que Sidonie, à plus de 90 ans, dit n’avoir jamais oubliée : « Vous avez des yeux si rusés… Je n’aimerais pas vous rencontrer dans la vie en tant que votre ennemi ! »
La première lecture que fait Lacan de ce cas, donc : le phallus symbolique attendu du père est ramené, dit-il, par la régression à un phallus imaginaire ; l’enfant qui imaginarise le phallus au lieu de le symboliser, devient, dès lors, un attribut de la mère. Selon Lacan, la jeune homosexuelle sait, comme toutes les femmes, où se trouve le phallus – ou plus exactement : où il devrait se trouver. Or justement, à ses yeux, le père n’a pas fait la preuve qu’il l’avait : puisqu’il a donné réellement à la mère un enfant qui équivaut au phallus, il a perdu le pouvoir de le donner symboliquement. Dès lors, déçue, la jeune homosexualité ne trouve comme seule issue que de faire la leçon au père et de lui montrer ce qu’est le véritable amour que l’on doit porter à une femme.
C’est, on va le voir, un double mouvement de défi : au père et à la mère.
– Défi au père – mais au-delà à tous les hommes au regard de l’attribution phallique – : elle saura mieux qu’un homme être à même de démontrer qu’aimer, c’est aimer, au-delà de l’autre, le phallus qu’il n’a pas.
– Défi à la mère (et aux femmes) : elle saura d’autant mieux les aimer qu’elle n’est pas un homme : aucun pénis n’est à la hauteur du phallus, et elle, dépourvue de pénis, sera d’autant plus susceptible de donner le véritable phallus que le mère attend.
En se montrant plus altruiste que toute autre, plus femme que toute femme, l’homosexuelle, selon Lacan, affirme radicalement la disjonction du pénis et du phallus et montre aux hommes et aux femmes ce qu’est le véritable amour.
Lacan, dans cette première lecture, ne se démarque pas de Freud, en ce sens que l’homosexualité féminine reste, pour l’un comme pour l’autre, réduite au seul registre du défi. Mais on verra que Lacan fera, par la suite, un pas de plus.
Pour l’instant, cette position, ce scénario de défi – que Lacan oppose à celui de Dora qui, en bonne hystérique, soutient le désir jugé un peu court de son père – ce scénario est ce qui, pour Lacan, signe spécifiquement la perversion : cela lui donne l’occasion d’élaborer une théorie de la perversion comme acting-out, marquant le passage du plan symbolique à celui de l’imaginaire.
Freud, quant à lui, en 1920, postulait l’existence, au-delà de la déconvenue venant du père, d’un courant de la libido dit « homosexuel » qui relevait d’une fixation infantile à la mère et qui se montrait capable de prendre le relais de l’amour œdipien pour le père quand celui-ci faisait naufrage. Il y aurait donc un double enracinement de la sexualité féminine : d’une part dans ce qui subsiste du lien originaire à la mère même au travers de l’Œdipe (lien qui provoque une fixation de jouissance le plus souvent ravageante pour la fille), et d’autre part un rapport œdipien au père dont le ratage plonge la fille dans une forme de déception amoureuse où persiste la demande d’amour. Mais il faut bien reconnaître que toute jeune fille qui connaît une telle déception ne succombe pas à l’homosexualité. Et, par la suite, dans les deux grands textes déjà cités de 1925 et 1930 où Freud examine les particularités du complexe d’Œdipe féminin, il reconnaîtra que ces deux mécanismes (lien originaire à la mère et identification au père) sont inhérents à tout parcours de la fille vers la féminité, sans pour autant augurer de l’homosexualité.
Reste que l’on peut quand même faire l’hypothèse que si la déception de la jeune homosexualité, dans son attente de recevoir (bien tardivement quand même !) un enfant symbolique de son père, a eu de tels effets ravageants et homosexualisants, c’est que cela supposait une rivalité féroce avec la mère, rivalité qui se solde par un désistement qui lui fait abandonner les hommes à sa mère. Et on peut penser que si son père a perdu aux yeux de sa fille le phallus symbolique, ce n’est pas tant parce qu’il a fait un enfant à la mère, mais plutôt parce qu’il a paru, dans le phantasme de la jeune fille, confirmer la mère dans la possession imaginaire du phallus.
Et si perversion il y, à cet impossible détachement du phallus de la mère qui serait ici le trait de la perversion féminine, on pourrait adjoindre l’accomplissement narcissique de l’objet qui serait le véritable nœud du fantasme : la femme aimée est ce qui soutient la réalisation de l’image virile narcissiquement investie.
On voit alors la différence de position de la fille par rapport au garçon dans l’homosexualité : chez le garçon, le phallus est l’objet qui est au cœur du fantasme ; il prend une importance réelle pour l’homosexuel dans la mesure où il est banni du discours de la mère (il devient alors cet organe autonome qui conditionne le désir, comme détaché de celui qui le porte). Chez la fille il n’en est rien : la mère, laissée à un autre, constitue bien l’objet perdu.
J’en terminerai avec l’homosexualité féminine en disant un mot bref des deux autres reprises par Lacan de la question de l’homosexualité féminine :
Dans L’angoisse, toujours avec Sidonie : il lui fera rejoindre Dora du côté de l’hystérie, dans leur commune fonction de soutien du père.
Et enfin, dans …Ou pire, l’homosexualité féminine sera interrogée dans le cadre général de la féminité en tant qu’elle apparaît dès lors comme une des positions subjectives possibles répondant de ce qu’une femme n’est pas-toute inscrite dans la fonction phallique.
Ainsi, pour Lacan, le double trait qui signe l’homosexualité féminine est un rapport incontestable mais subversif au phallus et une démonstration, pour ne pas dire une leçon assénée au père quant à ce qu’aimer veut dire. La position homosexuelle est une des réponses possibles aux impasses de la jouissance féminine : elle soutient que le phallique n’est satisfaisant qu’à se passer des hommes, pour servir à la jouissance de l’autre femme. Le refus de l’homme par l’homosexuelle, loin d’être un refus de la position féminine, s’avère n’être que refus, comme l’écrit Lacan, de la « norme mâle ».
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LE DISCOURS DES GAY CONCERNANT LE DÉSIR HOMOSEXUEL
G. B. : Je parlerai maintenant de l’Homosexualité dans sa version « queer » celle qui est poussée le plus loin possible.
D’abord, qu’est-ce qu’un « queer » ?
Si ce terme en est venu à désigner familièrement (et au départ grossièrement) les homosexuels, il est, à l’origine, plus radical : « queer » signifie contestataire, marginal, provocant. Il inclut des gens (homosexuels ou hétérosexuels) qui se sont trouvés mis à l’écart par quiconque détient le pouvoir.
Chez les gays, il s’oppose aux partisans de l’assimilation (dits gays « conjugaux » ou « curés ») mais aussi à tous les « oppresseurs hétéros ».
Pourquoi cette question de la subjectivation queer ? Parce qu’elle nous interroge et nous déloge, nous les psychanalystes, à la fois en ce qui concerne le Désir homosexuel mais aussi la marginalité revendiquée comme un statut.
Philosophe, M. Foucault, est un célèbre exemple : Professeur au Collège de France, dans sa vie publique, et queer, dans sa vie privée…
On sait qu’il a rencontré Lacan, une fois, à son séminaire. Lacan était fasciné par lui. Mais la relation n’a pas pu s’instaurer (Foucault n’est pas revenu), même si, dit-on, Lacan est resté très marqué par cette rencontre, qui aurait infléchi son séminaire.
Marginalité et transgression, donc, dépassent l’apparence de l’habillement, de la coiffure, ou des manifestations telles que la Gay Pride, pour aller jusqu’à des pratiques, sexuelles ou autres, réputées scandaleuses.
Lacan aussi se posait en marginal et en contestataire vis-à-vis de l’IPA.
La Queer Théorie est enseignée aux États-Unis. Là, sans doute, éclatent ses contradictions, dont la moindre n’est pas d’enseigner la marginalité et la résistance au pouvoir, dans une institution aussi garante du savoir et des lois sociales que l’université.
Mais, est-ce que cela ne nous rappelle pas un vieux débat concernant l’enseignement de la psychanalyse à l’Université ?
Parmi les autres contradictions, on peut relever aussi les limites de la provocation qui ne mène pas très loin quand elle n’est pas soutenue par une véritable éthique, c’est-à-dire qu’elle ne satisfait que ceux qui la pratiquent… et encore !
Il n’empêche… Cette marginalité homosexuelle, même si elle n’atteint pas des sommets, reste revendiquée par les gays et s’exprime dans leurs écrits, en particulier les Gays et Lesbian studies, peu connues en France.
On peut objecter qu’il existe un modèle quasi conjugal des couples homosexuels. C’est vrai. Il est souvent critiqué par les autres, ou, en tout cas considéré comme une étape secondaire (dans le temps) du mode de vie homosexuel. Ce sont (seraient ?) les « vieux » gays qui s’installent quand le désir faiblit… Ceci n’est pas toujours vrai, loin s’en faut.
Quoiqu’il en soit, les queers ont d’illustres représentants, au premier rang desquels on peut mettre Michel Foucault pour les hommes (déjà cité), Michael Warner aux États-Unis et Monique Wittig (récemment décédée en France) pour les femmes.
Le questionnement sur le Désir homosexuel a été introduit en France par Guy Hocquenghem en 1972 : Le Désir Homosexuel (il vient d’être re-publié). Puis vient Didier Éribon avec Réflexions sur la question gay.
Aux États-Unis : David Halperin avec Saint Foucault, Cent ans d’homosexualité, (et autres essais sur l’amour grec) etc… ; Leo Bersani : Homos. C’est sans doute celui qui a approché de plus près la psychanalyse. Il est en tout cas un lecteur très attentif de Freud et de Lacan.
Alors, qu’en est-il de ce désir homosexuel, queer, et en quoi nous interroge-t-il, nous psychanalystes ?
D’abord, il faut dire que le Désir n’est pas un concept revendiqué par les gays où c’est le Plaisir qui est promu.
Michel Foucault est queer, non seulement à l’intérieur de ses écrits philosophiques (Histoire de la Sexualité, Histoire de la Folie), mais aussi par ses théories sur l’homosexualité, publiées dans ses Dits et Écrits posthumes. Il promeut un devoir de résistance au pouvoir établi quel qu’il soit. La question « qui suis-je ?» ne l’intéresse pas, mais plutôt la possibilité, à travers l’homosexualité, de nouer sans cesse des relations nouvelles, de nouveaux plaisirs, bref, d’inventer sa vie, de « faire de sa vie une œuvre d’art » selon l’expression d’Oscar Wilde. Mais nous rencontrons déjà dans Sade, cette nécessité de trouver sans cesse de nouveaux plaisirs (voir les ouvrages d’Annie Lebrun).
Un psychanalyste aussi pourrait se retrouver dans cette nécessité d’invention de son travail, de sa vie, pourquoi pas ?
Michel Foucault, lui, conclut : « Nous devons nous acharner à devenir homosexuels ». On voit poindre ici la contrainte… Le Sado-Masochisme serait précisément une forme de contestation non agressive, selon lui, du pouvoir, dans la réciprocité des relations dominant-dominé (Maître-Esclave sont interchangeables).
Ce qui caractérise aussi cette « éthique de contestation » est que la conquête du plaisir est une ascèse et s’accompagne d’une désexualisation (nous dirions dégénitalisation) du plaisir, à savoir la promotion des pulsions partielles dans tous leurs états.
Ainsi, Halperin raconte l’histoire d’un homme qui se masturbait avant ses ébats amoureux avec son partenaire, afin de mettre l’organe hors jeu .
Poussé à l’extrême, Foucault en arrive à cette conclusion : « La grande interdiction de l’inceste est une invention des intellectuels ».
Hocquenghem était plus modéré quand il affirmait : « La privatisation œdipienne familiale est le plus fantastique système de culpabilisation jamais inventé. »
Mais, dans les concepts foucaldiens, on trouve aussi une éthique, héritée des Grecs : l’amitié comme lien social (philia), le souci de soi qui va avec, dans la mesure où il est un moyen de créer de nouvelles relations – mais il sert aussi le narcissisme : body-building, pratiqué aussi par les hétéros.
Chez les femmes, Monique Wittig est le genre de « guérillère » foucaldienne, dans la mesure où elle souhaite l’abolition de toute différence, sexuelle ou autre. Professeur à l’Université (Kassan, États-Unis), elle déclare tout net, en réponse à un étudiant qui l’interroge, qu’elle n’a pas de vagin, que les lesbiennes ne sont pas des femmes. Ainsi, pour elle, « l’homme et la femme » sont des inventions hétérosexuelles. Elle a publié en France : La Pensée Straight, chez Balland.
Incontestablement, le plus grand théoricien de la Queer Théorie, est Michael Warner, publié essentiellement aux États-Unis, mais dont on peut trouver des extraits dans le livre de Leo Bersani (Homos…). On peut dire ici que « trop de théorie tue la théorie » : on finit par légitimer ce que l’on conteste.
Leo Bersani a lui-même beaucoup critiqué ces excès. Mais il critique aussi beaucoup la psychanalyse, dans ce qu’il croit être un souci de normativation à tout prix.
Dans les questions qu’il nous pose, je retiendrai surtout trois aspects dont chacun peut faire «malentendu» :
– le lien communautaire,
– la drague,
– l’homoïté.
Le lien communautaire est très important chez les gays car il semble répondre à une recherche d’identité. Éribon, lui, parle d’« identité irréalisable, instable » des gays, mais identité créatrice aussi.
À ce propos, répétons-le, l’identité n’est pas un concept psychanalytique, il est social, se référant à une unité de la personne. Les psychanalystes, eux, parlent d’identification et de sexuation, récusant, justement l’unité d’un sujet, divisé disait Freud, barré, dit Lacan.
Bersani, lui, parle d’un « NOUS » qui passe par d’autres « nous » c’est à dire l’ensemble des gays et des lesbiennes, comme cible de l’agression homophobe des hétéros.
Ce lien communautaire est basé sur l’amitié qui n’exclut pas la relation sexuelle, mais qui ne l’exige pas non plus. Il répondrait, mais pas seulement, à l’agression hétéro, à l’Injure, tel que le formule Éribon. Injure qui éclate ou qui se glisse dans le discours et qui, selon lui, serait un signifiant déterminant dans la création d’une identité homosexuelle.
La drague : Il s’agit des rencontres sexuelles multiples et anonymes des saunas et des back-rooms.
Bersani propose, concernant la drague, un modèle autre du comportement sexuel, avec « évitement délibéré de toute relation » qui, selon lui, va préparer le terrain pour un nouveau mode relationnel.
« Dans la drague idéale, dit-il, on laisse son moi au vestiaire. Au sauna, l’individu non seulement se dépouille de ses vêtements, mais aussi d’une bonne partie de ce qui, dans la vie ordinaire, l’individualise psychologiquement et socialement. »
« L’intimité des corps qui ne sont plus embellis ni appauvris, protégés ni exposés, par l’“habillement” du vêtement et de la personnalité est une exceptionnelle expérience de la distance infinie qui nous sépare de tous les autres. La différence psychologique et sociale forclot ordinairement cette perception dénudée de l’altérité » (L’Unebévue n° 18).
À ce propos, je parlerai d’une remarque très intéressante de M.-J. Pahin à propos de la drague : cette reproduction multiple des objets, d’un manque à l’autre, ne pourrait-elle pas être considérée comme une fétichisation du manque, comme réintroduction de la castration toujours à vérifier, à répéter.
Anonymat et Drague (hétéro aussi bien) sont actuellement largement pratiqués dans les techniques modernes : le téléphone rose, le sexe sur le net.
L’« homoïté » est un concept bersanien pour décrire ce qu’il appelle « la différence du même », ce qui fait que le même est toujours différent, concept qui fonderait la subjectivation homosexuelle, c’est-à-dire « un amour objectal qui est identique à l’amour de soi. Un amour de soi propice à la différence : la méconnaissance de soi en l’autre n’est plus ici l’erreur fatidique de la spécularisation imaginaire, mais, à la fois ce qui permet au même d’accueillir l’altérité, et ce qui incite le sujet à poursuivre sa recherche. »
L’homoïté est dite autrement par Halperin comme intersubjectivité narcissique, ou plutôt ni narcissique ni anaclitique, « quelque chose de presque impossible pour la pensée psychanalytique classique. Et il rêve d’une sexualité qui s’échapperait presque totalement de la castration ».
Concernant l’éthique, si Bersani promeut la sociabilité comme plaisir d’exister, est-ce en réponse à Lacan, proclamant, à la fin de son séminaire sur l’Éthique, la douleur d’exister ? Et il nous martèle, Lacan, que la culpabilité ne se produit que si l’on cède sur le Désir (et non sur son désir).
Pour Bersani, il ne s’agit pas de montrer que certaines pratiques scandaleuses ont leur place à l’intérieur des paramètres d’une éthique traditionnelle, mais de spécifier la façon dont ces pratiques peuvent – ou non – exiger l’élaboration d’un nouveau vocabulaire éthique.
Aucune sexualité n’est condamnable, dit Éribon, suivant en cela Michel Foucault qui reconnaissait cependant deux os : le viol et l’enfant.
On pense à cette éthique nouvelle à propos de deux sociétés traditionnelles :
– l’Église, avec l’élection d’un évêque homosexuel aux États-Unis,
– l’Armée avec le combat du Lieutenant-colonel Sanchez Silva, premier officier gay en Espagne.
En fait, toutes ces questions nous poussent à des recherches nouvelles (foucaldiennes ?) pour avancer dans ce qui, on doit bien le constater, reste l’énigme du Désir, toujours ex-centré, sinon excentrique.
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POST- SCRIPTUM
J.-P. R. : Nous voudrions reprendre certains des points qui ont été abordé lors de la discussion.
La question a été soulevée de savoir si on pouvait dire « les homos, les hétéros », comme ont dit « les hommes, les femmes », en généralisant et en faisant une série homogène. La question aussi de savoir s’il y avait quelque chose comme un « discours homo », ou une problématique plus spécifiquement homo.
Il me semble que si on ne peut pas faire, bien entendu, une « typologie » homosexuelle, on peut peut-être tenter de poser des questions de structure, certaines caractéristiques se retrouvant, en effet, avec une certaine constance – mais je ne peux pas ignorer que je me fonde sur une partie bien restreinte de la « population » homosexuelle, celle qui va parler à un analyste, ce qui en fait sans doute un groupe un peu à part.
La question qui se pose d’abord est celle de la souffrance qui amène à faire une demande d’analyse. Un certain nombre de jeunes homosexuels ont une même demande bien précise : parvenir à vivre leur homosexualité (soit la vivre ouvertement, en particulier aux yeux de leurs parents ; soit la vivre tout court et franchir un pas qui ne l’a pas été encore en acte – quoiqu’il en soit, de la vivre dans tout les cas avec moins d’angoisse et de culpabilité). Je n’ai jamais reçu de demande d’aide pour tourner le dos à l’homosexualité – mais j’ai entendu des regrets, de la part d’homosexuels stricts : de ne pas parvenir à connaître « en plus » quelque chose avec des femmes, oui…de très rares fois ; et, regret plus fréquent, celui d’être privés de la possibilité d’avoir des enfants.
Ce qui m’amène à une seconde remarque : mis à part ces très rares cas, il y a, me semble-t-il plus d’apparente « évidence », quant à la nature de leur sexualité, de la part des homosexuels. Je veux dire par là qu’il est bien rare que les hétérosexuels sur le divan n’interrogent pas leur part d’homosexualité, alors qu’il n’y a souvent pas de questionnement symétrique chez les homosexuels : les femmes peuvent parler comme si la catégorie « homme » n’existaient pas et les hommes paraître ignorer tout des femmes comme « objet de désir ». Cette absence de mise en tension ou en perspective de deux choix sexuels possibles rend, à mon sens, souvent plus opaque, chez un certain nombre d’homosexuels, ce qui se joue ou ce qui est mis en jeu dans leur sexualité : le choix qu’ils ont fait s’impose avec un tel poids d’évidence, chez les hommes en particulier, qu’il n’est pratiquement jamais interrogé.
Peut-être peut-on rapprocher de cela le fait que ce soit plus sur un versant d’amour que de désir (pour repartir de cette opposition fondamentale de Lacan) que se situe la plainte amenée par nombre d’homosexuels en analyse : je grossis sans doute le trait à l’excès en disant que ces derniers se plaindraient de leur difficulté à aimer, alors que les hétérosexuels se plaindraient de celle à désirer, mais il y a de cela. Ce qui ne manque pas d’évoquer la position de l’hystérique, qui attendrait que, de l’amour, naisse le désir – mais à cette nuance près : l’hystérique n’ignore pas que, chez elle, quelque chose ne va pas du côté du désir, tandis que l’homosexuel se présente au contraire avec cette affirmation massive et comme sans énigme de son désir.
Faudrait-il dire, pourtant, que la position de ce dernier est, d’une certaine manière, mieux assurée que celle de l’hystérique : puisque après tout, même si cela ne va pas toujours de soi, il n’est pas impossible (au regard de ce « mal d’amour » qui amène souvent l’homosexuel sur le divan) que le désir donne naissance à un peu d’amour, tandis qu’on sait qu’il n’y a jamais à espérer (malgré le vœu de l’hystérique) que de l’amour naisse quelque désir ? Lacan avait une formule de pour dire l’accord qui, malgré tout, peut survenir (dans des positions moins névrotiques) entre amour et désir : « l’amour condescend au désir »… Ajoutons encore, pour faire écho à un autre point de vue, qu’à lire Éribon, l’amitié (la philia) chez lez gays ouvre possiblement à la relation sexuelle.
J’ai voulu terminer sur une petite vignette clinique. C’est l’histoire d’un jeune homme qui était venu me voir parce qu’il ne parvenait pas à imaginer dans quel travail il pourrait s’engager. Il vivait avec une jeune femme un peu plus âgée (et manifestement plus mûre) que lui. Il rapportait que celle-ci lui reprochait souvent de passer beaucoup trop de temps à réparer un bateau avec son meilleur ami.
Au bout d’un certain trajet analytique, il eut une sorte de révélation : il voulait apprendre le métier de facteur d’orgue. Malheureusement, il ne jouait pas de piano, ce qui est rédhibitoire dans ce métier. Et louer un piano et se mettre à apprendre tardivement à jouer – ce qu’il fit malgré tout – était parfaitement irréaliste. Mais il rapporta qu’à partir de la formulation de ce souhait, il se mit compulsivement et systématiquement à entrer dans toutes les églises qu’il rencontrait, à en franchir le porche et à se retourner en levant la tête «pour voir s’il y en avait un». Il s’agissait d’orgue. Une association dont on peut se douter – que, bien sûr, je tus – se fit immédiatement dans mon esprit. Jusqu’au jour où il fit un lapsus : au lieu d’«orgue », il dit «organe» (2). À partir de là, il commença à entrevoir ce qui était en jeu et qui rejoignait mon association : cet article sur Le fétichisme, où Freud, recomposant la détermination du fétiche, évoque l’enfant qui, entre les jambes de sa mère, partant des pieds et levant la tête, « épie l’organe génital de la femme d’en bas » (3) pour, tout à la fois, constater « qu’il n’y en a pas », comme aurait dit mon « organiste », et, pris de panique, se « refuser à prendre connaissance de sa perception », comme l’écrivait Freud. Je n’ai reconnu aucune manifestation avérée de fétichisme chez cet analysant. Mais, au bout d’un long chemin, il s’était mis à vivre avec un homme.
Je voudrais terminer en rapprochant de cette thèse de Freud– « je sais bien qu’il n’y en a pas, mais quand même je ne veux pas y croire » – celle de Lacan qui propose une autre façon de formuler la contradiction ou l’antinomie que l’homosexuel masculin ne se résout pas à accepter. C’est à propos de Gide, dans le séminaire sur Le désir. Lacan montre comment l’homosexuel veux faire tenir ensemble deux positions qui pourtant s’excluent : tout à la fois être le phallus et l’avoir.
G. B. : La question des enfants est venue dans la discussion. En ce qui me concerne (mais je n’engage que moi) je pense qu’il ne faut pas refuser aux couples homos l’adoption des enfants. D’ailleurs, de nombreux homosexuels ont été d’abord mariés et pères de famille avant leur installation avec un partenaire. Qui songerait à leur interdire de voir leurs enfants et de participer à leur éducation ?
En ce qui concerne l’adoption, des études très sérieuses ont été faites – aux États-Unis, – bien sûr ! – qui auraient démontré qu’il y avait pas de problèmes particuliers pour les enfants élevés par des couples homosexuels.
Des difficultés surgissent quand il s’agit de « mère porteuse » (à proscrire selon moi) ou d’insémination « à la seringue » d’une femme, homosexuelle ou pas. La question est bien l’identification et le désir de ceux qui s’instaurent comme mère et père et qui, reconnaissant l’enfant, seraient concernés par son éducation.
Un jeune homosexuel parisien (militant de sa cause) que j’avais interviewé par téléphone, me disait qu’il voyait la question de l’enfant dans un contexte de communauté, mais avec un Père et une Mère bien repérés. Utopie ou réalité ?
La question reste à débattre…
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BIBLIOGRAPHIE SUCCINTE
FREUD :
*« Déviation par rapport à l’objet sexuel », in Trois essais sur la théorie sexuelle, 1905.
*Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, 1910.
*« Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine »,1922, in Névrose, psychose et perversion.
*« Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique des sexes », 1925, in La vie sexuelle.
*« Le fétichisme », 1927, in La vie sexuelle.
*« Sur la sexualité féminine », 1931, in La vie sexuelle.
*« Letter to an american mother », 1935, in American journal of psychiatry, n° 107, 1951.
LACAN :
SUR LA JEUNE HOMOSEXUELLE
*La relation d’objet, 1956-57 (9, 16 et 23/1/57).
*Le désir et son interprétation, 1958-59 (24/6/59).
*L’angoisse,1962-63 (16 et 23/1/63).
SUR L’HOMOSEXUALITÉ FÉMININE
*… ou pire, 1971- 72 (8/12/71).
SUR GIDE
*Le désir et son interprétation, 1958-59 (24/6/59).
AUTRES :
*Jean Allouch, « Pour introduire le sexe du maître », in L’Unebévue n° 11 (L’opacité sexuelle, I – Le sexe du maître).
*Leo Bersani, Homos, repenser l’identité, Éditions Odile Jacob, 1995.
*Didier Éribon, Réflexions sur la question gay, Fayard, 1999.
*Michel Foucault, Dits et Écrits, Tome IV,Gallimard, 1994.
*David Halperin, Cent ans d’homosexualité, EPEL, 2000.
*David Halperin, Saint Foucault, EPEL, 2000.
*Guy Hocquenghem, Le désir homosexuel, Fayard, 2000 (première édition en 1972 aux Editions Universitaires).
*Charles Melman, article « Homosexualité », in Encyclopædia Universalis.
*Ines Rieder et Diana Voigt, Sidonie Csillag, homosexuelle chez Freud, lesbienne dans le siècle, EPEL, 2003.
*À lire également : le n° 19 de L’Unebévue, Follement extravagant.
Geneviève Baurand – Jean-Paul Ricœur
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(1) Nous n’avons pas cherché, dans la rédaction de ce texte, à homogénéiser les styles des interventions. Par ailleurs, certains des paragraphes de cette version (en particulier sur la sexuation) ont été un peu développés.
(2) Le grec articule les deux sens : organon, c’est l’instrument.
(3) La nature du fétiche est conditionnée par le chemin même du regard : du fétichisme du pied ou de la chaussure à celui de le fourrure ou du satin, note Freud.
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