Groupe régional de psychanalyse
 

J.-N. Trouvé


Birger Sellin : autiste? auteur? sujet?

   
 

"La solitude du déserteur", (Robert LAFFONT, 1998) est, après "Une âme prisonnière" (Robert LAFFONT 1994) le deuxième livre du jeune adulte allemand Birger SELLIN, recueils des écrits qu’il produit grâce à l’artifice que constitue la communication dite assistée ou facilitée.

La communication assistée consiste, chez des sujets mutiques et parfois handicapés sur le plan moteur, en un apprentissage de l’écriture sur ordinateur, leur avant-bras et leur main étant soutenus par le bras et la main d’un "facilitateur" pendant que leur doigt se dirige vers les touches du clavier. Pensée au départ pour les grands infirmes moteurs cérébraux, elle s’est révélée comme une approche possible des échanges avec certains autistes.(1)

La communication facilitée aboutit, dans le cas de Birger au moins, à une production textuelle, voire littéraire, d’un genre tout à fait nouveau : un texte produit à deux, l’autiste et celui qui le soutient, deux personnes liées par ce lien si particulier de former ensemble un auteur.

moi non-personne glacée
tel un chercheur sans fin
quelqu’un qui va privé de sens
quelqu’un qui se concocte d’interminables discours
quelqu’un qui énonce le flux de la non-pensée
quelqu’un qui sur l’heure
détrempe et sirote
la bible
illustres ferments de sécurité
pareils à des feuilles de thé
je me suis constitué un savoir par caisses
mais je fais un micmac insane
je domestique l’élément sauvage
dont je tresse à vos formes existentielles controuvées
et non bienfaisantes une couronne sauvage
B. S. 21-4-94

Birger, autiste?

Birger SELLIN peut être dit autiste, pour autant qu’on soit d’accord pour utiliser ce mot au moins dans un sens descriptif. Qu’il soit autiste, avec même des symptômes sévères, dont le mutisme, de cela au moins personne ne semble douter.
Le téléfilm de Serge KUBALA, réalisé avec la participation active de Birger, et diffusé par FR3, vaut ici par sa qualité. Il illustre, par sa pertinence dans le choix des séquences, à la fois l’engagement de Birger dans le travail d’écriture avec sa mère, et l’intensité des angoisses qui le traversent, et qui se traduisent par d’épouvantables séquences de cris et d’autoagressions.
Ces écrits sont donc très différents des témoignages qui rendent compte, dans l’après-coup, du vécu autistique de ceux qui, comme Temple GRANDIN ou d’autres, ont, en partie, dépassé cette position. On remarquera cependant de grandes similitudes dans la description du "vécu" autistique.

Birger auteur?

Je désire quant à moi être un écrivain efficace
ce qu’on appelle un homme de lettres
5-2-93

Cette production écrite a provoqué à la fois un grand intérêt et une certaine gêne, voire un rejet parmi ceux qui fréquentent de près les autistes, analystes ou non.
Une polémique a surgi concernant l’authenticité de ces textes qui auraient été induits par la mère de Birger, sur fond de doute à propos de la méthode de la communication facilitée.
Comme à l’accoutumée devant un phénomène créatif d’un genre nouveau, les attitudes les plus contradictoires et les plus simplificatrices ont été adoptées : idéalisation naïve d’un côté, rejet sommaire de l’autre.
La lecture attentive de ces textes permet, au delà de la découverte d’un style original, souvent poétique, et de la valeur d’un témoignage si singulier, de réfléchir à la relation, toujours problématique, d’un auteur à son écrit, relation ici particulièrement complexe.

Le premier volume, "Une âme prisonnière", était surtout traversé par la joie et l’étonnement de l’ouverture si nette à cette forme de communication écrite. Cette énorme surprise tranchant sur des années de repli mutique, associé aux crises de cris et d’angoisse. L’entourage de Birger n’avait semble-t-il jamais soupçonné le développement de ses capacités de lecture, ni la richesse de son "parler à soi-même".

Se faire reconnaître en tant qu’autiste est le thème principal du livre pour Birger, la visée de son entourage étant de faire reconnaître la communication assistée comme un artifice utile pour approcher les autistes, visée encore plus précise pour sa mère qui, psychologue, en fait profession.

Le second volume, "La solitude du déserteur", comporte des modifications sensibles dans la visée : c’est comme auteur que Birger entend être reconnu, c’est le statut qu’il revendique. Dans le même temps, la jubilation et la joie ont fait place à une certaine désillusion : certes, l’ouverture à l’écrit se renforce, son image de "débile" s’est atténuée, les réponses du monde qu’il peut mieux moduler ont permis partiellement de lever le poids de son aliénation, mais les symptômes autistiques persistent et certains même se renforcent, comme les cris et la voracité, ainsi que l’angoisse et la lutte intérieure, avec le plus souvent un sentiment de défaite devant la stagnation de son état.

L’étonnement s’inverse : ce n’est plus notre étonnement, faisant suite à celui de Birger, de le voir capable d’écrire, c’est, malheureusement, son étonnement que cette écriture ne change rien ou presque à ses symptômes autistiques.
Mais le point le plus vif de ce deuxième temps de son témoignage, c’est que la séparation d’avec l’autre, le plus souvent sa mère, pour pouvoir écrire seul, cette séparation ne peut s’effectuer durablement.

Il avoue, après de multiples efforts vains :

c’est dingue mais je ne veux pas écrire seul la peur est trop grande
24-7-94

Si Birger opère cette séparation, c’est momentanément, pour démontrer à ses détracteurs qu’il est bien l’auteur des énoncés et qu’il sait bien écrire, techniquement, ce qui lui est un temps contesté par une campagne de dénigrement dans la presse allemande, campagne dont il dit à quel point elle lui est douloureuse.
C’est sans doute ce réalisme qui fait toute la valeur de ce deuxième document, beaucoup plus éloigné des illusions et des simplifications qui marquaient le premier volume.
Une autre source de désillusion est pour Birger de constater que ses écrits tombent immédiatement dans les embarras de la communication, donc du malentendu.

la reconnaissance publique s’avère elle aussi une caricature
tout le monde pense qu’il est facile d’être autiste
c’est insupportable
1-10-94

Alors que la campagne de doute menée par certains journalistes allemands le blesse au plus haut point, c’est Birger qui, à son tour, et cela ne manque pas de sel, rejette et met en cause l’authenticité de la position d’auteur d’un autre autiste qui lui a adressé un texte établi à l’aide la communication facilitée : il reproche à son interlocuteur d’écrire...comme sa mère pense!

ce fou magistral qu’est maître m. écrit curieusement une langue imaginaire
il écrit sûrement comme parle sa mère
franchement il me fait beaucoup de peine
aucun autiste ne parle ainsi
notre langue est davantage empreinte des profondeurs de la solitude

elle ne reconnaît pas ces tournures factices car elle transpose sans rechercher d’effets ce qui vit dans l’âme or ta langue est d’une niaiserie des plus simiesques
3-3-94

Birger se veut donc auteur, et le moins qu’on puisse dire c’est qu’il a en effet réussi à se faire un nom. La question reste pour nous de savoir jusqu'à quel point il ne s’agit pas d’un nom... d’emprunt!

aujourd’hui j’ai disjoncté comme un aurochs scandinave en mal de nom
ne peux me souvenir d’aucun nom
rien que des homme sans nom
je pense que les noms désignent des foules bigarrées d’êtres vivants
mais je nomme les hommes à tout bout de champ
comme il me chante plein de l’honneur du nom nouveau
mais je vis par expérience avec des monuments classés
7-12-94

La comparaison avec Joyce peut difficilement être évitée, Joyce dont le nom d’auteur viendrait pour Lacan suppléer à la carence radicale pour lui du nom du père et faire tenir, en tant que symptôme, la structure psychique.
Les différences sont pourtant évidentes: les écrits de Joyce tendent à être ininterprétables, car il désarticule la langue et c’est la sonorité qui s’écrit au lieu de se parler. Lacan dit que Joyce est "désabonné de l’inconscient" et qu’il ne cherche pas à émouvoir le nôtre. Joyce tend vers une écriture faite de signifiants vides de signifié. Joyce qui se plaisait à déclamer Finnegan’s Wake à haute voix… (2)
Ce n’est certes pas le cas de Birger, même s’il lui arrive, ponctuellement, de jouer avec les assonances ou de produire des néologismes à valeur poétique. C’est bien notre attention, notre émotion qu’il recherche en nous prenant à témoin de sa cause des autistes. Par ailleurs, même si une pointe de mégalomanie ou d’emphase se glisse ici ou là, rien ne permet de ramener non plus cette écriture à une production délirante, dans laquelle signifiant et signifié seraient confondus.

L’écriture fonctionne donc pour Birger plus comme un palliatif que comme une suppléance.

Birger, sujet?

Birger écrit, sans le soutien d’un adulte pour tenir son bras, quelques mots, et pas n’importe lesquels…

13-4-94 qui voit tout

19-4-9 penseur biais

20-4-94 hasardeuses interprétations

11-5-94 moi erreur médicale

Le débat sur "qui écrit, qui est l’auteur" à propos des textes établis grâce à l’artifice de la communication facilitée ne peut pas et ne doit pas être escamoté.
Nous pouvons seulement constater à quel point il est mal posé et obscur si la notion d’auteur ne permet pas de distinguer la question du sujet de l’énonciation et celle de la pertinence ou de l’authenticité des énoncés produits.
Cette distinction, sans être nécessairement formulée comme telle, était celle qu’entendait mettre en valeur dans les expériences d’écriture automatique le groupe des surréalistes lorsqu’en écrivant tour à tour un mot sans lire ce qui précédait, ils obtenaient des "cadavres exquis".
Une des lectures qu’on peut faire de ces textes est qu’il peut y avoir du sujet dans un texte écrit sans qu’il y ait nécessairement un auteur.

Birger, à son tour et à sa manière, témoigne donc de ce que le sujet de l’énoncé est distinct du sujet en acte, celui de l’énonciation.
Que les énoncés, dans ces textes, soient le reflet de la pensée qui l’habite, du moins de ce qu’il veut en faire lire, ne semble faire que peu de doute.
Une illustration, qui serait cocasse si la souffrance ne s’y faisait tant sentir, nous en est fournie lorsque Birger utilise le support du bras de sa mère pour mettre en mots… la colère qu’il éprouve envers elle!

je hais tous les hommes et en particulier ta misérable
personne tu es tout simplement trop simpliste tout simplement
trop bête un cœur de pierre une folle dingue
ennemie jurée et donc pas du tout lectrice idiote que tu es je te hais
20-6-93

Mais l’essentiel n’est pas là, ce sur quoi Birger butte, c’est sur le temps de la parole, ce temps de l’énonciation en tant qu’il est celui de la coupure, de l’ex-sistance du sujet.
Dans son écriture, s’il assume les énoncés comme étant les siens, les signifiants restent ceux de la machine, et de l’Autre réel qui accompagne le mouvement. Le sujet de l’énonciation est supporté par un autre investi par Birger, pas seulement la mère, mais aussi son père ou son éducateur. Encore que la qualité de ce qui est produit soit fonction de cet investissement d’un autre comme pouvant représenter, incarner, à la fois l’Autre et, par délégation mais donc sans séparation, le sujet de l’énonciation. Incarner étant ici à entendre au sens fort, celui de concrètement donner corps, d’être le lieu d’où le langage pourrait surgir.

écrire avec un soutien est aussi un leurre
car je protège simplement tout afin qu’on pense que ce n’est pas de moi
birger la tête d’oeuf veut renoncer
18-4-94

Quant à la machine, formée par l’ordinateur et ce collage à l’autre, ce branchement sur l’autre par le contact des mains, faut-il que nous nous étonnions qu’elle fonctionne si bien pour Birger comme pour certains autres autistes?
Ne ressemble-t-elle pas de très près à ces machines que ne cessent d’inventer ces autistes comme tenant lieu de raccordement à la libido de l’autre, mais un autre avant tout situé comme Autre présentifié, comme raccordement au flux vital qui court dans ce langage qu’ils ne peuvent, quel qu’en soit leur souhait conscient, articuler?
Le dispositif de la communication facilitée fonctionne dans la mesure où il est investi par un autiste comme une machine autistique particulièrement performante pour produire des énoncés, tout en permettant de maintenir l’évitement de la séparation d’avec l’Autre dans le temps d’ex-sistance du sujet.
Dès lors il s’agit d’une ouverture partielle au langage, un dégagement des effets les plus dévastateurs du mutisme, de l’abandon de la place d’auteur.
De ce point de vue, l’utilisation de la communication facilitée peut tout à fait être repérée comme une ouverture possible par un certain nombre d’autistes s’étant retirés secondairement de la parole et bien souvent capables de se situer dans l’écriture comme littéralité.
La fascination qu’exercent les lettres, les logos (sic!), les sigles, les initiales, sur les autistes, par contraste avec leur peu d’intérêt pour les images, notamment l’image du corps, n’est plus à démontrer.
Ce que révèle l’artifice de la communication facilitée, c’est à quel point le langage et la pensée verbale, les idées et les sentiments peuvent se dire dans la conscience, dans le dialogue intérieur, dans la subjectivité au sens habituel du mot, de personnes réputées autistes et dont le comportement est en parfait décalage avec la richesse de cette vie intérieure.

il est absurde de prétendre que je ne ressens rien
ces affirmations incroyablement stupides sont glaciales
nous sommes des êtres humains dotés des mêmes sentiments que les gens normaux
22-2-93

La coupure des autistes d’avec le langage y apparaît tout aussi radicale mais plus limitée à l’acte d’énonciation.

On serait alors tenté de proposer comme repérage de l’autisme, le fait qu’un être humain, alors qu’il dispose des fonctions nécessaires, soit en position de ne faire aucunement acte d’énonciation.

Reste donc à interroger, bien au-delà de la réalisation du sujet au sens linguistique dans cette écriture, le clivage entre l’intentionnalité consciente, fût elle largement masquée au monde, dont Birger nous rend compte, et l’élision du sujet du désir et de la demande qui est au centre de la position sinon de la structure autistique.

Certes la production écrite, puis sa publication, deviennent rapidement l’objet d’un investissement qu’on peut dire narcissique, mais il s’agit du narcissisme secondaire. On ne peut nier qu’un certain fonctionnement de la pulsion invoquante, dont le tarissement est au cœur de l’autisme, a pu opérer. Mais l’apport de libido maternelle n’est pas à négliger, et les modifications espérées ne portent pas si facilement sur la structure du sujet, sur le narcissisme primaire et l’image du corps, l’orifice de la bouche en particulier, qui reste fermé.

l’extérieur et l’intérieur sont des mondes fabuleux immensément séparés
1-6-93

Toutefois, si l’Autre maternel demande l’écriture de et avec Birger, celui-ci ne se dérobe pas à y reconnaître quelque chose de son désir. C’est là l’aspect le plus mobilisateur, loin du dessèchement solitaire dans les stéréotypies, celle de Birger étant essentiellement de compter et recompter interminablement des billes dont il fait collection.

Un jour, pourtant, l’espace d’un instant, en lui volant une de ces billes, le père de Birger va leur redonner leur statut d’objet de la demande : "Rend-moi ma bille" lâche alors Birger. Instant de parole, unique ou presque, fixé par la caméra, mais sans lendemain. La surprise passée, Birger retourne à la position qui est la sienne depuis son abandon progressif du langage entre deux et trois ans : n’énoncer aucune demande à l’Autre, être sourd aux demandes de cet Autre, ne pas se faire objet de son désir, s’inclure dans un Autre sans manque.

Birger évoque d’ailleurs comme une catastrophe insurmontable l’hospitalisation qu’il a vécue pendant six mois dans un service de neuro-pédiatrie vers cette période :

une hospitalisation à Wiesengrund laisse un souvenir géant
je me souviens d’une telle angoisse que je ne peux
la décrire de l’angoisse et d’une solitude

une angoisse néandertalienne s’est emparée de moi
abjecte expiration vitale hors moi cherchant demeure
jusqu'à ce jour j’ai cette angoisse habitante solitaire
d’un âme qui veut être libre
5-3-94

C’est ainsi en effet qu’on peut décrire ce renoncement à constituer l’âme, au sens de vide central, d’un sujet, par l’enroulement de ses demandes successives autour du désir de l’Autre.
C’est ici que Birger doit avouer que malgré la porte entrouverte par l’artifice de la communication facilitée, son âme reste prisonnière, prisonnière non pas tant d’un "homme-sans-soi", selon son expression, mais d’une pulsion sans signifiant et sans sujet : crier au lieu de parler, se remplir au lieu de déguster.
Il semble que cette dimension là du sujet, aucun des interlocuteurs de Birger n’ait pu ou su en soutenir avec lui l’interrogation, et il ne manque pas de se plaindre de ses thérapeutes pourtant si bien intentionnés à son égard. C’est aussi ce qui donne un ton pathétique à sa recherche impuissante de la guérison.

vous les affamés
les assoiffés
les sensuels
jamais en repos
vous qui aimez l’échec
chercheurs de l’insatiable
malins à l’excès
les hors soi consumés
pressentant la loi dissidente
les ouateurs de cercueils méprisant l’eau
acheveurs dans l’âme
je ne peux l’exprimer
tout est chaos
tout est confus
expirante absurdité suppurante
où trouver de l’aide

Birger Sellin le 18-9-94

______________
© J.-N. Trouvé

 

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