Groupe régional de psychanalyse
 

J.-C. Molinier


Mise en trans

   

Si le regard des Indiens l'agace, il ne se fâchera pas,… il saura
que ces yeux l'agacent parce que contenant un élément élevé
ou pas élevé, mais qu'il ne saisit pas.

H. Michaux

La tâche du dire vrai est un travail infini…
M.Foucault

Freud, Foucault: la mort-effacement.

1969: "Qu'est-ce qu'un auteur?" (1): conférence de Michel Foucault à laquelle s'adjoint la mention du "Retour à..." comme "transformation décisive dans la champ du discours". Texte étonnant de Foucault. Le père reposait à la place où le meurtre l'avait glissé, s'y tenait hors événement, hors histoire. Il occupait le lieu d’où il était possible de situer la "faute originelle" des hommes. Foucault d'une autre pratique qu’analytique, d'une autre position, se situant dans le fil de la voie transgressive de l'écriture, introduisait le père de la psychanalyse dans l'ordre de l’événement. Evénement discursif sans doute, mais à quoi s'adjoignait la dimension d'un acte: l'acte instaurateur. Cette conférence, dont il fut l'auditeur, ne fut pas, on le sait (2), sans effet chez Lacan.
Freud, celui qui était en position de transmettre ce qu'il en est du père, introduisait une rupture discursive. Il n'était pas l'être exceptionnel, mais celui qui, dans une histoire déjà commencée, faisait exception dans l'ordre des discours: il initiait une "possibilité indéfinie de discours". La révolution permanente... Laissons donc le tombeau du père à son énigme, pour le vide qui surgit à son approche. Cette conférence, toutefois, m'irritait, non en ce qu'elle introduisait, mais de mal saisir moi-même une articulation que Foucault avançait remarquablement par ailleurs. Sans doute je la lisais mal.
D'autant plus agaçant que ce texte était étonnant : introduisant en 69 ce que Lacan, sans doute différemment, n'introduira lui-même qu'en 1974 (3), la distinction dans la fonction du père du nommé et du nommant.
Le père de la psychanalyse se trouvait en sa fonction pluralisé. Non seulement au niveau de cette distinction-là, mais aussi de ce que s'en distinguait par un dédoublement en acte, l'acte instaurateur, le "fonder" du "créer". C'est ce qui me retiendra plus particulièrement ici.
L'instauration avait eu lieu, et son lieu n'était pas ailleurs que dans l'espace textuel où il se trouvait pris. Il fallait suivre le fil dont Foucault la tirait: l'effacement de l'auteur, sa disparition dans l'espace textuel, et se recentrer non sur l'ordre établi d'un discours, fut-il récemment instauré, mais sur les conditions de possibilité du changement de discours.
La pluralisation, dans sa fonction, de l'auteur transdiscursif, s'y trouvait mise en rapport avec le lien nouveau qu'elle rendait possible (on peut en effet suivre ici Lacan pour qui il n'y a pas d'autre lien social que celui qui s'instaure d'un discours). Or celui-ci ne s'instaurait que d'une rupture en acte qui faisait avènement. Il ne s'agit pas tant de déliaison, mais bien plutôt, ici, de l'articulation du lien à la rupture.
Se remettre au travail donc sans doute, non pour trouver une réponse, mais pour au moins en formuler une question. Lire pour interroger. Mais pour ainsi viser le "Retour à...", il faut sans doute un nécessaire détour. Le "Créateur" était revenu. "Créateur" n'était pas un terme que Foucault tenait en haute estime. Pourquoi là justement était-il obligé de le réintroduire? L'étonnement peut s'en redoubler qu'il s'agisse même de "retour à... l'origine". Sans doute Foucault ne songeait-il pas à renvoyer l'originel vers les brumes de la création. Le retour de ces deux termes s'imposait de l'acte instaurateur lui-même d'où ils s'articulaient. Laissons donc la mise en suspens de l'origine attachée aux trois points que Foucault écrit, appose à la pointe de ce retour. Un détour s'en impose concernant une approche dont on suivra le fil: celle de l'écriture.
"Sous prétexte que j’ai défini le signifiant comme ne l’a osé personne, on ne s'imagine pas que le signe ne soit pas mon affaire! Bien au contraire c’est la première, ce sera aussi la dernière. Mais il y faut ce détour." (4) dira Lacan. S'agit-il aussi, en ce retour, d'un trajet du signe au signe? Du signe à la lettre?

Ce livre n'est pas seulement une insomnie, c’est aussi un voyage.
L’insomnie appartient à qui a écrit le livre, le voyage à qui l’a fait.

A. Tabucchi

Voyage : nécessaire détour. Laisser sa place à l’impensable.

"Un barbare en Asie" (5) : ce livre de Michaux m'avait déçu. J'y pensais, alors que pour la première fois il y a quelques années, à mon tour, je voyageais en Inde. Je n'étais pas alors dans l'agacement, ou plutôt, le voyageur m'agaçait; l'odeur de moisi des climatisations désordonnées, en beaucoup d’endroits, s'attachait à mes pas...
Je ne me souvenais pas, à ce moment, de la préface apportée en 1967.
Dès que je pus, je revins vers ce livre et découvris ou crus alors découvrir celle-ci. L’encore enfant, le naïf, allait vers ce qu'il y avait pour lui de réel dans ces peuples d'Asie.
Il ne savait de quel auteur la création mâtinée d'imaginaire esquissait la destination vers laquelle il s'était embarqué ...et dont il cerna après coup le ratage: "C’est qu’il manque beaucoup à ce voyage pour être réel", écrit-il . Le livre, lui même, était devenu ce personnage qui l'irritait. A son tour refusant de l’auteur ce qui, à lui, ne lui convenait pas: les modifications que l'expérience acquise de ce dernier aurait souhaité lui apporter. Livre agacé qu'on puisse enfreindre son propre agacement.
Couper, dégager, "fourrer quelque chose dans un vide soudain gênant", certes, mais impossible de le changer, de le "réorienter" : d'où tenait-il cette irréductible orientation?
Le livre, écrit Blanchot (6) est cette "ruse par laquelle l'écriture va vers l'absence de livre." Il annonçait l'avènement d'une pensée radicalement athée. Point de visée sans doute de l'écriture, mais nous n'en sommes pas encore là. Pourtant quelque chose rend parfois l'acte d’écrire nécessaire, le précipitant dans une écriture hâtée.
Sans doute Michaux avait écrit ce livre, mais du fond du livre, à son tour, l'écrit lui résistait.
D'un personnage rencontré au détour de son trajet nocturne, Tabucchi (7) recueille les paroles suivantes: "Etre athée, c’est la pire des malédictions en Inde". Plus précise peut-être, une phrase de Michaux évoque la prière. Il en est saisi devant le Gange: "Aux Indes, si vous ne priez pas, vous avez perdu votre voyage. C'est du temps donné aux moustiques."
Phrase très juste, en effet, de revenir ici vers la position de celui qui prie.
Ch. Malamoud nous éclairera , mais je renvoie le lecteur vers son article, ne pouvant qu'en réduire la portée dans les emprunts que je lui fais (8).

La ré-inscription de la faute; l'oubli prend lieu.

Ch. Malamoud rapproche très justement, les samskara, inscriptions des actes passés, tout autant que de ceux qui furent commis en cette vie, et qui en déterminent le cours actuel, des "précipités psychiques" freudiens: traces actives, ne parvenant pas à la conscience, couvertes par l'oubli.
Ch. Malamoud relève l'une des caractéristiques religieuses de l'Inde comme posant la dette (au sens d'une obligation de restituer) dans l'actuel d'un "présent sans passé", d'"une conséquence sans cause". Nul défaut, nulle faute repérable d'une quelconque préhistoire de l'humanité qui, sous une forme mythique, offrirait en un récit la structure fondatrice de la communauté humaine. Pas de faute "originelle" situant l'origine de la dette. Il n'y a pas de réponse théologique sur l'origine; la réponse est un refus de répondre. L'Indien dans l'hindouisme "est la dette". Comme le note Malamoud, son existence est un "dépôt" que Yama, le Dieu de la mort, lui réclamera; cela ne s'articule d'aucun lien de culpabilité, d'aucune expiation: la faute n'a pas eu lieu. Le Dieu de la mort est toutefois aussi celui de tous les créanciers. Ainsi tout dette matérielle, toute dette profane, historisée, n'est que "rappel" et "manifestation partielle" de la dette que le mortel doit à la mort. C'est ainsi que de sa position actuelle dans la prière qu'il adresse à Agni, Dieu du Sacrifice, l'Hindou, la ré-inscrivant sans cesse, ré-introduit la faute dans le passage du vide théologique de la réponse à la quotidienneté de la présence psychique de son interrogation. Il s'y questionne sur celles qu'il a pu commettre en ses actes. Il le fait auprès de celui qui tient la comptabilité de ce jeu d'inscription, chiffrant ce qui de cette histoire et de ce corps a fait excès et fera rebut à engager dans le feu, au moment où reviendra la faux du temps. Par Agni, l'oubli pourrait-on dire, prend lieu. Il en est, en cette occurrence, le garant, la manifestation même.
On fut peut-être un animal, fut-il chef de horde, peut-être aussi un dieu. On peut à nouveau le devenir: cela dépend du juste compte dont se chiffrera le montant du sacrifice, et de ce qui restera de n'y avoir pu être engagé. Comment atteindre l'être en son insoutenable légèreté?
Ce qui nous invite d'autant à mieux cerner la position de celui qui prend compte des actes. En effet, en l'une de ses formes, Agni se nomme "Tanunapat" (8), ce qui signifie "né du Corps": "Tanu" signifie en effet "corps", et se trouve être du genre féminin; mais il signifie aussi "soi-même": né, donc, de son propre corps. Or Agni est invoqué sous ce nom qui renvoie à une identité de soi à soi et à l’auto-engendrement, lors d'un rite sacrificiel qui vaut pacte d'alliance dans la communauté des officiants: mise à mort d'un dieu par les hommes, le dieu Soma. Mais est-ce bien un dieu car Soma est aussi la liqueur de l'immortalité, la sève, le lait, le sperme? C'est cela qui doit être détruit.
Ce rite n'est que le reflet de l'alliance guerrière dans la communauté des Dieux, qu'Agni articule à celle des hommes, communauté des frères. La garantie de l'alliance des Dieux est constituée de ce qu'ils ont mis communément en "dépôt" et qu'ils ont séparé de leur propre corps comme étant, au plus intime, leurs biens les plus précieux : épouses, enfants, troupeaux. De cette séparation de la partie la plus chère d'eux-mêmes appelée "les corps bien aimés", naît la tension du désir dont se fait l'alliance autour de ce que chacun a engagé dans ce dépôt, non sans espoir de restitution. Ch. Malamoud y analyse ce qui pourrait être situé dans l'ordre de la prohibition de l'inceste : "séparation des femmes du groupe constituées en trésor intouchable". En outre se pose la question, en effet, du retour dans un corps de ce qui en fut séparé comme partie. Nous verrons que la transgression posée dans la confrontation à l'identité de soi à soi (qui définit selon Lacan la lettre elle-même), posera dans l'écriture, et par l'écrit, dans ses conséquences mêmes, l'incidence de la vérité de ce qui s'énonce dans l'interdit de l'inceste comme interdit de l'auto-référence. Et dans la forme de l'effondrement de l’œuvre au point même d'où elle s'origine et qu'elle ne retrouve qu'à sa fin. Il n'en demeure pas moins que c'est au corps que revient l'origine comme lieu. Par ailleurs ce n'est pas la création qui fait d'abord problème, à moins de la situer de la question d'un "comment en finir?" C'est si long de mourir...
Michaux se hâte-t-il, lui, vers l'écriture, de ne pas savoir prier? En tout cas vers ce qui s'est écrit il revient: quelque chose a pris lieu, "n'espace" dans l'espace textuel.
Tabucchi, revient aussi, dénote dans sa préface une sorte de précipitation vers l'index : repérage d'un parcours par les noms de lieux, comme une topographie qui s'imposerait. Insomnie sans doute : marque du réel. Dormir, rêver, voyager: entre eux l'éveil surviendrait de cette seule topographie dont le "réel", il l'écrit ainsi, éclairerait le Nocturne, arrimant un "illogique parcours". L'Inde en effet est "lieu sans géographie" (9).
Eveil? Michaux surpris de leur acharnement à se dépouiller, écrira: "L'Hindou se réveille pour lâcher tout."
Réincarnation oblige, il n'y a pas ici d'autre monde pour les morts. Ils vivent, ils brûlent. A nouveau ils attendent la mort. Pas n'importe où: il y a des lieux, il y a des temples, il y a des rues. Comment entendre dire parfois qu'elle est partout? Non . Pour qui n'est pas enclin à la spiritualité hindoue, déboussolé des repères dont le monothéisme berça ses premiers mots, sans doute s'y retrouve-t-il, tel l'alcoolique de Michaux, "croyant" de la pire espèce qui soit: le plus difficilement guérissable de ne pas savoir qu'il l'était. Ici, il n'y a pas d'autre monde. Il n'y en a pas non plus un seul. Il n'y a pas de partout. L’Inde ne fait pas monde.
La mort-propre est impensable, nous dit Freud. En effet.
Ici la mort n'est pas partout, mais elle est présente, elle se présentifie. Du cortège qui la précède et qui la suit, elle s'avance, n’apparaissant d'abord que comme celle de l’autre, négligeant un présence qui fait tache: voyageur, cadrage photographique, juste découpe qui le suspend à ce cadre mais surprend, juste retour d'une schize, le voyeur de la présence du regard.
Plus possible de s'orienter d'ailleurs quand de cet ailleurs plus rien ne s'articule puisqu'il n'y en n'a plus. De là la mort ne s'oriente pas, elle donne son orient. Alors vient parfois la hâte d'écrire: rendre possible l'impossible, faire place à l'impensable, "dégager"... Lui donner lieu.
La Déesse Kali s'est emparée de Calcutta, lieu qui en reçoit son nom. Calcutta désert?
L'humanitaire peine: il ne s'agit pas d'abord de faire reculer la mort, la maladie, la souffrance.
Mère Térésa, elle, les accueillait. Nulle charité ici: la participation au "tout" ne se situe que de la relation de chacun à soi-même, dans l'ensemble des autres..
Son approche fut mystique. Les Indiens l'appellent, à l'égal de Kali, et de L'Inde elle-même, "Mother". Elle allait là où il faut: pour ce faire, elle suivait la topographie indienne, de la mort indienne; elle ne se souciait pas de la croyance de chacun. Elle fondait. Ici les voies du créer, du re-créer, ne font question que de la douleur, parfois, d'exister.
La mort présentifiée s'imprime sur les murs de Calcutta: les façades noires, rongées d'humidité n'en finissent pas, en un lent pourrissement de ne pas cesser de vivre; les plantes vertes les envahissent, poussant, fraîches, sur cette moisissure. Nulle éclosion printanière. Ces saisons-là n'ont pas eu de visa. Cette présence lie l'impensable de la mort à l'impossibilité de mourir. L'Inde devient le lieu de cette impossibilité: Calcutta désert...
Calcutta meurt. Calcutta vit sans cesse. Kali oblige. Rien de ce qu'avait prédit Michaux ne s'est produit. 3000 ans d'immuabilité? (5) Rien n'a changé... les choses sont-elles restées à la même place?
Le livre s'étrécit. Michaux y revient, le post-préface: le livre s'est fait signe. Michaux écrit ce qui lui en vient: la honte. Honte de vivre?
Le tranchant est tombé, le voyage a duré. Aidons nous de Foucault qui souhaitait abandonner la "vieille" notion de temps au profit de celle de durées multiples: "enchevêtrement de durées" dont se borde le présent, entrelacs inscrivant la limite entre ce que nous ne sommes plus et ce que nous sommes encore. Michaux fait retour.
Il fallait le temps du détour, celui du voyage, celui de cette histoire là. La lettre a trouvé dans le signifiant son véhicule. Le sujet (mais il n'y a pas "le" justement) s'y trouve soumis en son pas à la mesure de la durée, y engageant sa mise. Mise en "trans", qui est celle de la lettre elle-même. Il se pensait en avance, il aura du retard. Du temps qu'il faut la durée se dépose, se détache. Elle se repose, elle s'inscrit . Moment de la lettre.
Le livre résiste, mais ne résiste-t-il pas aussi de ce noyau qu'il préserve, qui fait défaut à ce qui se crée du récit et s'oriente des lacunes organisées par les arêtes vives de sa trame?
Du livre est renvoyé à celui qui en fut l'auteur le compte tenu de ce qui a fait faute. Ce qui est écrit est ineffaçable d'être déjà effacement: l'encore enfant a disparu, non sans reste. "Ici, Barbare on fut, barbare on restera", écrit Michaux. Honte assumée?
Faut-il engager la perte de ce qui reste, dans le cadre ouvert de la lettre?
Le voyageur du "Nocturne indien", fut-il à la recherche d'une ombre, fait à l’Oberoi Hotel, une rencontre. Une photographe dont c'est le métier de faire cadre, d'opérer des découpes. Elle se repose là de Calcutta: il ne faut pas tout voir, dit-elle. De l'une de ses photos passées, elle tirait la légende: "Méfiez-vous des morceaux choisis"; on y voyait sur le détail agrandi et isolé d'une photo entière, un homme levant les bras comme en signe de victoire: coureur peut-être. On ne voyait pas ce qu'occultait la découpe, le laissant hors du cadre de la photo: l'homme tenant le fusil qui venait de l'abattre. Devant ce cadre-là, nul ne pouvait savoir qu'il était mort; nul ne pouvait y lire l'effacement de ce qu'il fut vivant. Le Réel disait Lacan est "ce qui ne cesse pas de ne pas s'écrire". "Et puis je ne l'écris pas" répond Roux très justement à celle avec qui, en un "échange" furtif dans un lieu luxueux, il essaie de cerner le cadre de ce qui devrait s'écrire. A la remarque de celle-ci concernant ce qui ne lui plaisait pas dans ce "livre" qui restera absent, il acquiesce, remarquant qu'à lui aussi, çà apparaît de la même façon. Sans doute a-t-elle souhaité qu'il lui fasse la cour? Peut-être déjà l'a-t-elle oublié? Ils ne disparaissent pas dans la même chambre. Ils disparaissent... Le livre s'arrêtera là. Là où Roux répond à l'irritation qu'a causée en l’autre sa propre réponse. Il lui renvoie, à son tour, l'énoncé dont elle légendait sa photo. Ce qui est laissé hors du cadre, histoire, passé, femmes rencontrées, ce dont le corps pourrait porter mémoire lestera d'une perte ce qui s'efface, dans le cadre. La lettre ne saurait écrire le Réel; elle n'est Réel que du Symbolique, mais de n'avoir aucun sens, quand elle s'en déposera, de cela même elle prendra le pouvoir de faire trou; non d'écrire le Réel, mais de le constituer comme lieu dans l'espace symbolique, fut-il celui d'un texte. Rupture entre eux deux, de ce qu'il n'y ait en "comm' un", rien d'identique.
La lettre est peut être ainsi le moment constitutif de ce cadre, l'instant silencieux où il s'instaure de ce qui échappe à l'histoire, où de l'écriture quelque chose se sépare de toute littérature.
India, Calcutta, lieux dont les noms deviennent dans l'écriture durassienne, les noms du Réel qu'elle réserve dans les déchirures de son texte .
"Mémoire sans souvenir", dit Foucault . Mais l'histoire a toujours déjà commencé.

La mort-effacement et l'impossibilité de mourir.

C'est là sans doute le prix à payer, de devoir, pour que se constitue ce lieu, y engager le sacrifice d'une part de soi-même. Ceci est mon corps, ceci est mon histoire.
Voilà l'un des reproches faits aux supposés structuralistes: de les exclure. Mais c'est d'un effet de clôture qu'on les épingle. Or c'est du défaut dont elle s'anime que Lacan surprend la structure: "l'être ne naît que de la faille que produit l'étant de se dire." (4)
Lieu mal aperçu de la critique, alors qu'il est pourtant, fut-il d'effacement, celui d'une possible subversion.
La mort-effacement, pour M. Foucault, n'est-elle pas l'un des termes de la transgression qu'il relève de l'écriture contemporaine, concernant son auteur.
Repérable quand on s'approche de la textualité en tant que telle, de l'analyse de son tissu. Cet écrit est de l'ordre de ce que la psychanalyse, avec Lacan, situe comme latent à la parole elle-même, en une contemporanéité (9) qui n'implique nullement une quelconque position "arché" de la lettre: toujours "trans". En train de se faire. Son moment est de l'ordre du dépôt, déposition de parole aussi bien, quand se porte à plat son trajet pour ouvrir, constituer le lieu de ce que s'y engage la perte. Chez Bataille, la transgression, comme ailleurs, fait surgir la loi, l'agaçant en ses retranchements, non sans impliquer l'incontournable dépense, la dilapidation: brûler la part maudite. Bûcher, crémation, joie du feu... L'impossibilité de la mort articule ainsi la perte à l'effacement du sujet, fut-il auteur.
Suivons le fil d'une mince hypothèse, de la parole conçue comme mouvement de lecture-écriture, mise en trans de la lettre qui poursuit son chemin, affinant son arête.
L'approche de ce que Foucault nomme "écriture contemporaine" nous conduira vers l'interrogation de l'articulation langage-discours, vers son point de rupture. Partant du cri, dont le corps se déchire lorsque il le situe chez Artaud d'une "rupture de tout langage discursif" (10), nous le suivrons vers l'écrit, en nous penchant d'abord sur sa position quant à la discursivité.

Ecartant avec soin ce qu’il y aurait pu y avoir de vide, de négation,
dans la vie pour ne pas faire de sa mort une métaphore…
figurait au plus haut point l’impossibilité de la mort

M. Blanchot

Foucault, discursivité et écriture.

M. Foucault , dès l'"Ordre du discours" (11) définit le principe de son analyse de la discursivité en l'opposant à toute recherche du point de création et de l'unité, qu'il s'agisse de celle d'un sujet créateur, d'une époque, d'un thème, d'une originalité individuelle. Il opposa ainsi l’événement conçu comme resserrement, raréfaction, dans le tissu des réseaux discursifs, à la création, "la série à l'unité, la régularité à l'originalité, et la condition de possibilité à la signification". Il souhaitait "lever la souveraineté du signifiant" en tant qu'il nous leurre abusivement de faire levain du "trésor indéfini des significations enfouies", dont un souverain et créateur sujet pourrait disposer les marques dans son œuvre et révéler un être dont le langage parlait déjà depuis toujours.
Il n'y a pas pour Foucault, pas plus que pour Lacan, de réalité pré-discursive.
Pourfendeur d'unité, rebelle au créateur, s'éloignant à juste titre du cancer proliférant du monde des significations il se tournera vers l'écriture la plus extrême à aller au cœur même de l'écrit: celle de Maurice Blanchot. Celui qui a gommé l'image de son "être au monde", celui qui a fini par disparaître physiquement de cette scène-là.
Blanchot s'efface en 1940: il disparaît d'un ordre social qui ne réserve de place qu'à la collaboration. Cet effacement est refus.
Cela fut possible de ne pas cesser de cesser de vivre, en un rejet dans la mort de tous, par la mort "administrée".
Posant la question de la possibilité, encore, d'une littérature, c'est de ce qu'il écrit que se cerne la réponse: celui qui ne cesse pas de ne pas cesser de vivre se suspend de l'un seul dans l'instance de l'écrit dont se trace l'espace de la mort : impossible.
"Je n’étais réel que sous ce nom de mort… Individu en unique exemplaire, contre lequel, au moment de mourir chacun s’échange et qui meurt seul à la place de tous… je fus donc le seul cadavre de l’humanité… je fus la preuve en chaque circonstance que l’humanité seule peut mourir." (c'est moi qui souligne) (12)
Pour M. Foucault l'écriture de Blanchot renvoie à un langage dont "la parole énonce, en même temps que ce qu'elle dit et dans le même mouvement, la langue qui la rend déchiffrable comme parole." Freud est celui qui, pour Foucault, a su accueillir la folie dans une telle expérience de langage. Ceci renvoie à l'instauration d'une ligne de partage entre l'accueil ainsi fait au langage du fou et la maladie mentale appréhendée dans les techniques médicales. Ceci renvoie aussi au point de structure d'où le dispositif discursif freudien rend possible un tel accueil.

La "pensée du dehors".

Il s'agit d'une reprise indéfinie du mouvement de l'écriture vers le moment de déposition (non d'aveu) de la parole. La possibilité du sens est ce vide que creuse l'écrit de celui qui épuise, exténue le sens, tarit les métaphores de ce qu'il lit dans le murmure de la langue qui l'accompagne. Il désespère la parole elle-même d'être autre que la matérialité dont elle se soutient. Sans cesse l'œuvre créée ainsi s'effondre. Elle chemine vers le nom "effacé" de l'auteur, vers son nom d'effacement.
De ce que Foucault reprend sous le terme d'"absence d'œuvre" (13), il fera aussi la définition de la folie dans le trajet inverse d'une rencontre impossible entre le fou et l'écrivain.
Dans la folie ce vide s'avance en tant que tel dans la production foisonnante du délire.
S'il faut au fou un secrétaire, le lecteur-écrivant devient lui-même secrétaire, laissant s'éloigner la voix dans le bruissement de la langue jusqu'au ravinement de l'écrit, voire au ravissement; la voix dans la folie venant parfois occuper seule l’espace.
L'écriture pour M. Foucault ne vise nulle intériorité, nul "cœur brûlant du langage", mais ce qu'il nomme la "pensée du dehors" telle qu'elle lui apparaît tout autant émerger dans la psychanalyse elle-même. L'"être du langage" n'y est plus que le "visible effacement de celui qui parle" (10).
Blanchot, devenu l'"unique" de l'humanité à laisser venir en son écrit la mort comme impossible, la rend à cette part d'inaliénable, à l"en souffrance" de chacun, à son être même, donnant à ce "chacun" le prix unique de sa souveraineté fut-elle celle d'une in-signifiance : lettre ouverte du "dernier instant" où selon l'expression de Georges Bataille, "le périssable abat les pouvoirs de l'éternité".
L'unique vers lequel se déplie et en lequel se replie l'écriture de Blanchot conduit vers une déchirure...
En ce point de mire d'une parole juste, d’un "exact midi" (12), ce lecteur-écrivant s'y tient à distance de tout figurable, s'y met en garde de l'imaginaire, file la trame de son écriture, comme le note Foucault, entre attirance et négligence (10).
Ce qui fait signe ne doit être l'occasion d'aucun retour, de nul effet rétroactif, d’aucun "passé"; cette temporalité propre à l'ordre symbolique du signifiant est mise en suspens par une reprise propre à la tension vers l'écriture. A l'instant vacillant du signe il y a un rejet essentiel de ce qui serait "expérience du corps, présence ineffaçable d'autrui". Oubli essentiel "de toute la vie, de toutes les affections antérieures, de toutes les parentés" (10). Nul dehors imaginé, nulle expérience intérieure.

La levée de l'oubli. L'un seul.

Lacan lui-même, revenant sur la trace effacée du pas de Vendredi sur l'île de Robinson, dira: "Observez que dans cette disparition de la trace, ce que le sujet cherche à faire disparaître, c'est son passage de sujet à lui. La disparition est redoublée de la disparition visée qui est l'acte lui-même de faire disparaître."(9)
Ce que le sujet, dira-t-il, ne peut qu'élider en s'avançant dans ses énoncés, c'est son propre nom au niveau de l'énonciation. Cette "nomination latente" (9a), cet écrit latent qui n'est déjà qu'effacement, l'écriture de Blanchot l'enserre dans ses rets, jusqu'à l'ultime instant où, au moment de "déposition" de la parole, l'écrit se ressaisit dans l'acte dont se redouble l'effacement.
L'acte d'écrire est ainsi posé dans la visée de ce dont se supportent les " mots en leur état natal" (14).
"Ecrire" vise la levée de l'oubli de l'acte où se situe le nom même du sujet, son nom d'oubli. Nul recel d'aucun souvenir: lieu seulement de l'"être rejeté". Courageuse "négligence" de celui qui écrit, et cœur de l'"attirance".
Soustraire les paroles à "leur fièvre terrestre (qui) m'obligeait à me demander si je ne devais pas écrire-maintenant" (cmqs), définit la tension propre de cette écriture. De l'image qui vient à la rencontre de leur appel, traversant "les jours et les nuits", d'une bouche vivante prête à leur tendre le "bonheur du souffle", l'écriture s'impose, presque dans l'urgence, pour suspendre, apaiser le "vol agité" des paroles (14). Il faut descendre vers ce temps où se dissolvent apparence et image, vers cet "instant souverain". "Ecrire" c'est cela. C'est cet appel à "ce moment" dont l'écrit seul peut rapprocher. "Par un acte que j'ignorais, écrire me ferait don de ce moment auprès duquel, depuis un temps infini, je séjournais sans l'atteindre - loin d'ici et cependant ici" (14). Ce moment est celui de l'ouverture d'un lieu qui est le "dehors de toute parole", vide, sans secret, où l'écho lui-même en une inversion temporelle deviendra "prophétique dans l'absence de temps" : l'être en souffrance trouve ici son lieu de n'être plus que pure attente. Enigme sans recel d'un encore déchiffrable. "Il n'y a pas de dessous dans la pure énigme. Je lui montrais une image privée de secret, indéchiffrable."
Impensable torsion ou tel le dieu du sacrifice "fils de son propre corps" s'auto-engendrant d'une identité à lui-même, celui qui s'y commet laisse s'inscrire sur son corps l'inévitable consomption. Blanchot laisse les paroles "désirer s'inscrire" en lui : "comme pour me permettre de lire sur moi-même comme sur ma tombe le mot de la fin... lire dangereusement, bien au delà de moi, jusqu'en ce point où je ne suis plus là." (14)
"De l'identique à l'identique", cette écriture en une "répétition absolue du même", trace sa voie de désidentification en désidentification, vers l'identité de soi à soi qui est ce qui reste du signifiant, dit Lacan, lorsqu'il finit par s'"écrire". L'identité de la lettre renvoie dans la dépersonnalisation vers le rejet de l'être. De cette auto-référence il faut payer le prix.
Cette identité ne souffre pas l'opposition, dont elle fait le fondement. C'est l'opposition dont se soutient la structure du signifiant, dès sa racine phonématique, fut-ce en ses manifestations sémantiques, que l'écriture prend pour "cible":
"...image de mon énigme qui eût été à la fois existence et néant. Et avec ces deux mots j’aurai pu détruire sans cesse ce que signifiait l’un par ce que signifiait l’autre et ce qu’ils signifiaient tous deux et j’aurai détruit en même temps par leur contrariété, ce qu’il y avait de contraire entre ces contraires et j’aurai fini les malaxant sans fin par fondre ce qui ne pouvait se toucher, par resurgir au plus proche de moi même..." (12)
Blanchot tend à cette "fusion" le moule d’un impensable bas de casse, pour s'en découvrir "au sein de la plus vive intensité comme une unité parfaite."
D’un couple d'opposition comment recueillir cette unicité?
Qu'il n'y ait Fort que d'un Da ou Da que d'un Fort (18) implique un troisième temps comme retour "du dernier temps sur le premier". "Un signifiant ne se constitue que s'il y en a deux avant car c'est une marque, une trace, une écriture mais on ne peut la lire seul." (9). L'"écrit" encore latent va finir par s'écrire de ce que la trace du pas de Vendredi sur son île en vienne à être lue "pas"; ainsi nommée, dans cette vocalise, et "à condition que l'on oublie ce qu'il veut dire" ce "pas" sera suffisamment renversant pour laisser muer la trace de pas en pas de trace.(9)
L'exemple de Lacan met en relief la négativité de l'écrit dont se supporte la matérialité du signifiant, sans le situer en position "arché" , du fait d'un procès impliquant la contemporanéité de l'écriture et du langage au point du "jour" de la parole.
Blanchot se suspend au deuxième temps, celui de l'évanescence oubliée sous le pas, en un auto-saisissement refusant au "nommé" pas d'entrer dans le vol des paroles, dans la ronde des mots où la négation s'affublerait de sens en renouant avec la chaîne fraternelle des signifiants. Il refuse l'acte de créer, opérant la déchéance du signifiant, visant dans la "dégradation" littérale l'état natal des mots.
Il faut revenir ainsi, pour en rester là, sur ce moment de silence de la lettre, instant où le "Un" se tend de l'oubli de ce que ça veut dire. La lettre n'est plus alors qu'ouverture à une "homophonie potentielle" (15), et pur trait d'écrit , effacement.
"Je tombe avec l'horreur de ma chute, j'aspire vertigineusement à me rejeter de moi."
Foucault indiquant que Blanchot révoque tout vocabulaire dont s'engendrerait, en des figures de fiction, un déploiement inconvenant de significations, n'évoque dans sa critique les mythes d'Ulysse et d'Orphée que pour les réduire à ce qui s’articule seulement d’un regard, d’une voix (10)).
Il approche ainsi le moment de la lettre, quand s'effectue l'écriture de ce qui fut son propre trajet, ouvrant ainsi l'expérience du "dehors" , d'un infime re-trait :
"...au moment où à peine se distingue dans le chevauchement du murmure la fermeté de la voix solitaire, il y a comme un mouvement doux et violent qui fait intrusion dans l'intériorité, la met hors de soi en la retournant et fait surgir à côté d'elle ou plutôt en deçà-l'arrière figure d'un compagnon toujours dérobé... un dehors creuse le lieu même où l'intériorité a l'habitude de trouver son repli...".
Le sujet est dépossédé, en un anonymat "informe et têtu" de sa simple identité, ajoute Foucault; ce qui l'"évide et le partage en deux figures jumelles mais non superposables" le dépossédant du droit à dire "Je" : il y devient… "un autre qui est le même". (10)
En ce point, le langage, "ruissellement continu" toujours déjà là, s'y révèle en ce qu'il est, pour Foucault : "ni la vérité ni le temps... mais la forme toujours défaite du dehors" (10). De là, sans doute, devons-nous mesurer toute la portée de la fonction du "dire vrai"chez Foucault, et de l’exigence qui s’en impose…
Ni en ce qu'il dit, ni par la forme par laquelle il le dit, le langage n'est. En son "être" même, il est "la transparence réciproque de l'origine et de la mort", d'une "origine (qui) a la transparence de ce qui n'a pas de fin", d'une mort qui "ouvre indéfiniment sur la répétition du commencement." L'origine et la fin se rejoignent. (10) L'œuvre s'achève là où elle se crée :
"Contre l’être, ayant tendu toutes les forces, je me retrouve au cœur de la création. Moi-même, je me suis fait créateur contre l’acte de créer." (12)
Contre l'acte de créer, Blanchot, écrivant, disqualifie la métaphore et qualifie la mort au lieu même dont elle référencie le site: d'être celui de l'impossible. Il livre, dans ses écrits, le coût dont il faut s'acquitter pour que se constitue ce lieu.
M. Foucault (10) note l'absence de négation dialectique, existentielle, chez Blanchot. Ce dernier, ajoute-t-il, nie aussi son propre discours, pour le laisser hors de lui, afin d'en dégager ce commencement où le langage passé se creuse lui-même pour libérer un vide. Foucault nomme "discours sur le non discours du langage" ce qui advient, mais aussi "écho d'un même discours disant autre chose ou d'un autre discours disant la même chose." : point potentiel d'une possible bascule.
Les expériences dont Blanchot fait la narration, écrit-il, "trouvent en cet espace murmurant moins leur terme que le lieu sans géographie de leur recommencement possible…" (10)
"Je parle, maintenant je parle ": cela peut advenir.
Il s'agit d'un point de structure essentiel dans lequel la "pensée du dehors" n'est plus que lettre d'une "mémoire sans souvenir", pure attente, oubli sans recel, à la fois ce qui s'est déposé du discours congédié et ce point de lacune d'où un discours peut reprendre.
Du cri saisi d'Artaud à l'écrit de Blanchot l'articulation langage-discours s'ouvre de la perspective de ce "dehors", "lieu sans géographie" dont parle Foucault.

Lacan , auditeur de la conférence
de Foucault, lecteur de Freud.

Nous retrouvons chez Freud l’accent de ce dont Yama, Dieu de la mort évoqué plus haut, a la garde. Il aimait rappeler en effet la phrase que sa mère avait décrochée du texte poétique pour en ponctuer certains moments de sa vie, encore enfant : "Tu dois une mort à la nature".
L'inconscient est, dit Lacan, cette "partie du discours concret en tant que transindividuel", qui fait défaut à la "disposition du sujet"; ce dernier ne pouvant en rétablir " la continuité de son discours conscient" (16)). Il est ainsi de l'ordre d'un "blanc" inscrit dans son histoire.
Quelque chose dit-il se trouve marqué, dès avant sa naissance, sur sa chair, "sous le cuir de sa chevelure", semblable à un codicille. Il y a là comme un ordre de tension, dès ce départ, "insu", d'un message dont il ne connaît ni la langue en laquelle il est inscrit, ni même qu'il existe.
Soutenu par cette tension il devra se retourner, s'en retourner, s'engageant dans un mouvement qui sera aussi de l'ordre d'une lecture, de signes d'abord, qui se présenteront à lui dans un réel déjà tramé des discours qui l'attendent (9a).
Le discours est cette structure dont lalangue s'organise, et qui fait lien (social) dans la relation à l'autre, et au-delà, à l'Autre du langage garant de la vérité; il est ce par quoi intervient au sein de cette relation la question du réel sous la forme du référent. Distinct de l'unité linguistique (S/s), où il ne s'introduit que comme ratage au niveau du signifié, mais essentiel à maintenir l'objet, la chose, en sa visée.
Lalangue, en un seul mot, même si elle vient se structurer comme un langage selon le discours dont elle s'ordonne, n'est pas le langage; elle est la langue positive parlée qualifiée de "maternelle". Elle est le véhicule du signe, d'abord, avant de se précipiter dans la lettre en tant que telle (17). Le passage de la lecture du signe à l'écriture n'ira pas sans torsion, ré-torsion, voire père-version. Le leurre du signe va être rompu au jeu du détour signifiant mais il s'agit bien aussi d'un procès de lecture-écriture, de ré-inscription, dont l'infléchissement pourrait être abordé d'une rencontre qui fait événement, au sens même où Foucault le situe du "matérialisme de l'incorporel" (11).
Peut-être cela commence-t-il avec le petit-fils de Freud, scandant de son "O-A" (Fort-Da) (18) la chute de la bobine retenue par la ficelle qu'il tient? Chute dans le fossé, au bord du lit, où sa mère s'est effacée. Déjà s'inscrit en acte le redoublement d'un effacement, en lequel s'engage l'automutilation de cette part de lui dont il se sépare : la bobine, où nous pouvons le désigner. Au bord du Symbolique, quel autre, qui ne soit pas de prière mais de rencontre, lui offrira la parole, en ouvrant le lieu d'où, en une nouvelle disposition discursive, il pourra dire : "maintenant..."?

Nous désignons par lettre ce support matériel
que le discours concret emprunte au langage.

J. Lacan

Articulation langage-discours :
l'ordre des raisons et le changement de discours.

Le "retour à...", d'abord, n'est peut-être qu'un signe.
Lacan semble partir de là : quelque chose ne lui fait-il pas signe lorsqu’il voit ainsi écrit ce "retour à..." dans l'annonce de la conférence? Allouch nous rapporte (19) qu'il se sent convoqué. Quelque chose, de là, le regarde, pourrait-on dire, il doit s'en occuper. Les trois points "marquent une place vide"; Allouch s'assure de cette définition chez Lacan lui-même ("…ou pire").
Dans "RSI" (30) Lacan revient sur ces trois points de suspension: il les prend comme exemple de la fonction radicale de la lettre, celle de l'identité de soi à soi, qui fait l’élément "Un", support matériel du signifiant. Il définit de là la fonction (-symptôme) qu'a le père: non pas "être exceptionnel" mais celui qui peut faire exception (3). Y-a-t-il ainsi constitution d'un procès d'écriture offert à la lecture, en attente de son lecteur?
Dans "Encore" (20) Lacan reprend la définition du signe (démarquée de Pierce: signe de quelque chose pour quelqu'un), qu'il affine à partir de la Logique de Port-Royal: "disjonction de deux substances qui n'auraient aucune partie commune." (cmqs) Il est signe à entendre aussi du " thing " anglais, la chose ("thing" par lequel Lacan indique l'incidence du transfert de la lettre - ici d'une langue à l'autre - pas du sens).
Il revient, dans le même séminaire, sur ce qui, de l’ordre de cette rupture, laisse trace. C’est là ce qui s’écrit par excellence précise-t-il. Il ne s'agit pas de l’un seul que voudrait l’amour, mais de celui de la solitude, de l’exil : rupture de l’être qui fait trace (20).
Le signe n’est pas là "signe de quelque chose" mais d’un effet, articulé du plan le plus élémentaire qui soit, de la relation signifiante.
La rencontre, quand cela cesse de ne pas s’écrire, n’est peut-être qu’un signe, toujours "ponctué énigmatiquement ". A ce niveau, il s’agit de ce qui du signifiant est ramené au plan du signe, par une dégradation, sans doute, de la fonction du signifiant vers son dépôt littéral, vers l'élément. Par là le signifiant est "signe d’un sujet". "En tant que support formel, le signifiant atteint un autre que ce qu’il est tout crûment… un autre qu’il affecte et qui en est fait sujet, ou du moins qui passe pour l’être." (cmqs) (20). Drame de l’amour quand dans cette rencontre ne veut pas se savoir que ce qui est "lu" n’est que marque d’exil du parlêtre. L’amour naît dans l’abord de l’être de ne pas savoir qu’il porte en lui, déjà, la rupture. Défaut de lecture quand cela ne passe pas, quand cela ne cessera pas désormais de s'écrire, en souffrance d'un lecteur suscité au cœur de sa propre défaillance.
Ce signe est susceptible de "provoquer" le désir (20) : c'est là qu'est le ressort de l'amour, indique Lacan. Rappelant du poème de Rimbaud intitulé "A une raison" qu'il s'agit bien de cela, dans cette raison, que Rimbaud scande d' "Un nouvel amour". Car l'amour est, dit-il, le signe d'un changement de discours. Il y a émergence du discours analytique à chaque franchissement de discours (20). Le discours se trouve là recentré comme passage, changement en tant que tel, en relation avec le signe, dans l'ordre des effets de langage, des raisons (21).
Généralement dans ce changement de discours, ajoute-t-il, "- ça bouge, ça vous, ça nous, ça se traverse, personne n’accuse le coup." (20).
Retour du signe vers la lettre quand le lecteur "accuse le coup" et, ne s’étouffant ni d’amour ni de haine, à son tour devient " écrivant ". D'une rencontre se fera l'avènement.

Sans doute le sceau de cette rencontre n’est-il pas
seulement une empreinte, mais un hiéroglyphe, et peut-il être
d’un texte à d’autres transféré.. Mais toutes les métaphores
n’épuiseront pas son sens qui est de ne pas en avoir, d’être la
marque de ce fer que la mort porte dans la chair, quand le
verbe l’a désintriquée de l’amour.
Jacques Lacan.

"Qu'importe qui parle", ainsi commence la conférence de Foucault (1) qui relève de son approche de l'écriture. De la mort-effacement de l'auteur il fait sauter le verrouillage transcendantal: précisons seulement qu'il éloigne ainsi la disparition de l'auteur de son retour possible par les vertus d'une quelconque interprétation de l'absence. La disparition de l'auteur dans l'espace textuel ouvre simplement le vide qu'il laisse comme autant de places mises à disposition de fonctions ainsi libérées.
Apparaît alors la distinction, au niveau d'une analyse du nom propre, du nommé et du nommant.
Le créateur nommé de l'œuvre s'y réalise comme nommant. "Nommant", le nom de l'auteur devient "ce qui court" sur la surface textuelle, en découpant le tissu, organisant en un "mode d'être" ce qui caractérise un certain nombre de formations discursives. Ainsi il manifeste l’événement d'un ensemble de discours. Dans cette acceptation le nom (d'auteur) se situe dans la rupture instaurant un groupe de discours: point de "raréfaction", resserrement organisateur du tissu discursif (ce qui s'oppose au déploiement du signifié dans l'ordre de la création).
Foucault développe ainsi son analyse de la fonction-auteur, dont nous retiendrons particulièrement la scission dont elle se situe, et qui tient à la distinction que nous venons de décrire: nulle instance "profonde", mais un "être de raison" construit d'une opération "complexe". Ainsi la fonction-auteur peut donner lieu dans l'espace textuel à un fonctionnement singulier des "embrayeurs" (22) qui ne renvoient plus au "moi-ici-maintenant" habituel, fut-ce dans la localisation d'un locuteur fictif, mais à une pluralité de positions-sujets librement occupables.
L’événement discursif, pour M. Foucault, n'est nullement acte d'un corps (11), lié à un quelconque sujet créateur.
Remarquons que le montant de la perte qui peut être engagée dans l'effacement de l'auteur, Foucault n'en chiffre pas le coût.
Mais ceci est à reprendre du pas qu'il franchit en introduisant l'acte, sous la forme de l'acte instaurateur (de discursivité). Rappelons, dans ce passage, la dimension éthique qu'il retiendra pour lui-même, et qu’il formulera ainsi : "se déprendre de soi-même."
Légitimement, l'auteur transdiscursif "moderne" (Freud, Marx) s'introduit du caractère qu'un certain nombre de textes pourvus de la fonction-auteur doivent à la spécificité de l'écriture "contemporaine". Ce qui, entre autres raisons sans doute, le distingue néanmoins des auteurs transdiscursifs que furent, par exemple, Platon ou Aristote.
Poursuivons donc avec Foucault, introduisant le père de la psychanalyse dans l'ordre de l’événement discursif, je dirai plutôt "avènement", comme pour souligner l' "a" initial, rappelant celui de l'acte qui s'introduit ici.
En effet Foucault n'a nullement parlé jusque là d'acte; pas plus que de l'acte d'écrire. On peut toutefois le situer avec lui, et à partir de Blanchot lui-même, du moment de la lettre, point où "l'être du langage" s'isole de la discursivité, où de l'écrit s'ouvre ce "dehors", "lieu sans géographie" où "origine et fin se confondent". Acte par lequel se congédie le discours et lieu marqué de n'être pas le lieu originaire de l'écriture, mais que l'écrit en acte fonde comme originaire. Car le passage de la transgression à la transdiscursivité passe par un acte, l'acte instaurateur, auquel on peut légitimement accorder la dimension de l'écrit. Cet acte est extrêmement complexe.
Dans son essence même il ne peut être qu'oublié. Lacan, tout en répondant à Goldman (1) "n'en accuse pas moins réception", dans son intervention à l'issue de la conférence, de ce que Foucault avance ainsi. Il y rappelle en effet qu'un acte, en tant qu'il tient à la structure, se méconnaît lui-même. Néanmoins, fait-il simultanément remarquer, quelque chose peut en être écrit à la place même où il s'est produit.
Dès lors cet oubli constitutif de la discursivité, l'établit et en réalise la condition de possibilité. Il va être investi en des opérations impliquant un retour à la textualité afin de réduire l'écart d'abord manifesté dans ce qui a pu dériver de l'acte. Mais ce à quoi l'on revient c'est au "texte en sa nudité" écrit Foucault, à ce qui est marqué en creux, dans ses lacunes mêmes. L'oubli de l’acte "comblait" l’œuvre en les masquant. La levée de cet oubli dévoilera le manque "fondamental". Le trouage de l’œuvre.

La levée de l'oubli entre l'auteur et son lecteur;
le Créateur pâtirait-il du Fondateur?

J'aborderai l'acte du fil d'une question: celle qui se pose de l'hypothèse d'un dédoublement entre "fonder" et "créer"; distinction enrichissant celle s'établissant du nommé au nommant au niveau même de son articulation, où l'acte s'insère.
En une même opération en effet l'auteur transdiscursif crée une œuvre et instaure une "possibilité indéfinie de discours" : il fonde. Il rend possible un certain nombre de différences par rapport à ce qu'il a créé (concepts, hypothèses..), mais, et c'est là un point "fondamental", elles appartiennent elles-mêmes à ce qu'il a fondé, c'est à dire, concernant Freud, au discours psychanalytique lui-même. Ces auteurs transdiscursifs, écrit Foucault, "ont ouvert l'espace pour autre chose qu'eux."
L'auteur fondamental eu égard au champ discursif, a un "rapport médiat" , écrit Foucault, à son œuvre (qui passe, également, par la dépendance d'une lecture, c'est-à-dire d'un lecteur (19)). A introduire la dimension de l'acte dans l'ordre de l'écriture, il est possible, comme nous l'avons vu, de prendre la mesure de ce que peut impliquer un rapport "immédiat" à l’œuvre : l’immédiat, écrit Blanchot, "est présence infinie de ce qui reste radicalement absent " (6). L'écrit élidant la dimension imaginaire, renvoie comme en un "reflet" sans image, à la division du sujet. Mais celle-ci, n'exige pas de se répartir en un seul. Entre l'auteur et son lecteur il y a l'oubli. Si Blanchot dans une solitude qui n'est plus que détresse en vise la levée, la réduction, le manque, l'acte d'écrire devient instaurateur dans la mesure même où cet oubli, au contraire, entre eux deux se maintient. La levée de l'oubli procède, en effet, ici, de ceux qui avancent "deux par deux". Le "retour à..." vise à sa pointe le lieu même d'où il part, où se confondent l'origine et la fin; la division se répartissant de l'auteur au lecteur. Ils ne feront pas couple. Prendre acte d'un effacement en son nom exige d'y engager, à son tour, une part sacrificielle. La levée de l'oubli de l'acte par le retour révèle le lieu "fondamental", "sans géographie" : celui de la fondation discursive elle-même.
Le "retour à..." est intrinsèquement lié à la discursivité. Car celle-ci n'est rien d'autre que l'effectuation même du "retour à l'origine". On voit ce qu'elle doit à la lecture et au "rapport" de dépendance qui s'en établit entre l'auteur et son lecteur. La discursivité est la transformation même du champ discursif, et le discours psychanalytique s'y situe plus comme changement de discours que comme discours dont on peut "arrêter" la structure. Structure dont on ne retiendrait ici que l'une des caractéristiques essentielles, dans l'écriture des quatre discours: celle dont s'arrime la fixité des places (23). La discursivité est corrélative du mouvement par lequel s'opère la levée de l'oubli, renvoyant au point d'effondrement de l’œuvre, constitué comme lieu. Ouvert du discours "congédié", ce lieu offre à la parole une nouvelle disponibilité discursive.
L'auteur nommé (créateur de l'œuvre) met à disposition, dans l’espace textuel, une position-lecteur. Ce lecteur, "attrapons-le" de cette "histoire de l'inconscient" dont nous parle Lacan dans "Encore", et dont il nous dit qu'elle n'est rien d'autre que ceci: "que le sujet y soit supposé savoir lire" et de plus "supposé savoir apprendre à lire". Le signifié, ajoute-t-il, n'a rien à faire "avec les oreilles, mais seulement avec la lecture, la lecture de ce qu'on entend du signifiant... c'est là que se situe l'écrit."
Ce qui est visé dans le discours analytique, c'est ce qui de l'ordre de cet écrit se trouve susceptible de s'ouvrir d'abord à une autre lecture.
Freud ne refuse pas dans ce qu'il écrit, à ses mots, le pouvoir de créer. Il ne leur refuse ni la métaphore ni le mythe; il voulait faire sens et expliquer. Il s'adressait au lecteur, à partir de ce qu'il avait découvert : le dispositif discursif dont on ne peut pas dire qu'il ne s'articulait pas de la place d'un effacement (place qui n'était pas sans subvertir la position qu'occupait alors le médecin).
Le lecteur l'interroge, il répond. Nommant , son nom est "ce qui court" sur la surface de ses textes découpant dans ses créations (Complexe d’Œdipe, réalité psychique...) les arêtes vives dont l'espace textuel conservera les marques. Marques d'une élision par lesquelles se resserrent, se raréfient les significations; points que Lacan saura lire, et qui renvoient au point d'effondrement de l’œuvre, à son absence. Là où Freud lui-même s'efface, là où il ne saurait s'identifier (24).
Le créateur disparaît de sa création, ouvrant l'espace pour autre chose que lui-même. Il libère l'élaboration théorique à l'endroit même où la théorie reste orpheline de père, non sans la soumettre au primat de ce qu'il instaure ainsi: une discursivité.
Ce que Freud ne savait nommer, il le traquait pourtant du "trauma" à "la scène primitive".
C’est comme le pivot insu de son œuvre, et de cela même, en deçà de ce qu'il crée, par un acte qui tient sa part de l'écrit, au même moment, il fonde. Le dire de Freud vient de là. De là s'ordonnent les accents de vérité de ce qui est dit, en ses créations.

Une hétérogénéité radicale.

Il est possible alors d'aborder le second point essentiel souligné par Foucault: l'instauration discursive restera irréductiblement hétérogène à ses transformations ultérieures. Elle ne peut en faire partie, elle ne saurait s'y inclure. Il ne peut y avoir, comme dans la fondation d'une scientificité, "redécouverte", au sens d'une forme de savoir qui ultérieurement viendrait éclairer l'image brouillée de la découverte, ni "réactualisation" en tant que réinsertion du discours dans un domaine nouveau. Si de telles opérations pouvaient intervenir elles sortiraient du champ original caractérisant ces instaurations.
L'instauration autorise les différences; il reste possible de créer dans le mouvement même de l'effectuation discursive des élaborations théoriques différentes, mais le surplomb irréductible de l'acte restera. C’est ce qui démarque la discursivité de la scientificité, qui ne peut avoir ce caractère. Ne peut-on dire que cet irréductible surplomb, l'instauration le doit à l'hétérogène par excellence qu'est le réel dans l’écriture? Qu'il puisse se constituer comme lieu, conjointement au rejet de l'être, situe en effet ce lieu comme étant celui de l'hétérogène. Mais cela ne peut-il malheureusement être esquivé par une "sortie" de la discursivité?

Retrouve-t-on de cela des traces chez Lacan?
Freud et Lacan: le non-couple.

S'il est vrai que cette conférence ne fut pas sans effet chez lui (d'interprétation, écrit Allouch), ne peut-on en retrouver les conséquences que dans l'écriture des quatre discours et dans la "sortie" de la discursivité vers la science (approche mathématique du nœud borroméen)? (19)
Dès le séminaire "…ou pire", des nœuds du symbolique, Lacan recommandait de ne pas négliger l'abord linguistique, à condition de s'éloigner de l'écueil de la discipline universitaire du même nom : qui est d’esquiver ce qu’il y a de réel dans son champ.
Dès lors, "le" sujet, mis à mal d'un discours que Foucault situe du bio-pouvoir, dépend aussi de l'avenir que lui accordera la préservation de l'hétérogénéité, pointée plus haut, dont, de la scientificité, celui-ci démarque l'instauration discursive freudienne. L'un des points de fragilité réside dans le "rapport" médiat, déjà évoqué. Mais s'agit-il de "rapport"?
Je ne peux, ici, que citer Lacan ("Encore") :
"...le savoir est dans l'Autre", dit-il et il ne doit "rien à l'être si ce n'est que celui-ci en ait véhiculé la lettre. D'où il résulte que l'être puisse tuer là où la lettre reproduit, mais reproduit jamais le même, jamais le même être de savoir."
Rappelant, qu'analogue à un germen, la lettre doit être "sévèrement" séparée des corps auprès desquels elle " véhicule vie et mort tout ensemble", il nous rappelle aussi, dirai-je, à l'ordre de l'avenir de la lettre, dans les avatars possibles (bio-pouvoir...) de son usage par la science.
Il ajoute: "Freud et Lacan ne sont pas couplés dans l'être, c'est par la lettre qu'ils ont trouvée dans l'Autre, que, comme êtres de savoir, ils procèdent deux par deux, dans un Autre supposé." (cmqs)
Abordant alors le coût de ce procès Lacan ne le chiffrera de rien d’autre que du prix de l’être, car "c'est bien de l'Autre qu'il a fait lettre à ses dépens, au prix de son être... pour dire la vérité."
Il parle de Freud et Lacan mais aussi de... Marx et Lénine. Sur ceux qui ont fait ce "rejet d'être" il fait cette confidence, que l'"hainamoration " n'en a étouffé aucun… (20)

Le non-rapport de la lettre.

Blanchot dans son écriture, sanctionne, du moment de la lettre, ce qui en résulte pour l'être, de ce que l’on ne puisse en être et l'être : "Je suis exclu de tout et ce tout lui-même en est exclu et plus encore le prodigieux absent, absent de moi et de tout, absent aussi pour moi et pour qui je travaille seul à cette absurdité qu'il accepte....nous sommes frappés tout trois... de la même proscription logique." (12)
Cet "être à trois" bien souvent évoqué, nous le retrouvons chez ceux qui avancent "deux par deux". En effet le "lien" passe par la lettre dans l'Autre, qui ne fait nul rapport entre eux. Ils ne procèdent deux par deux que par la relation de chacun à la lettre. Ni un ni deux, mais trois, pour que s'effectue la transformation du champ discursif, qui est la discursivité elle-même. De l'"être à trois" comme le rappelle Lacan, le Créateur, Dieu lui même, a eu à pâtir: "De deux choses l'une- où il ne prend compte que de l’après-coup de la révélation christique, et c'est son être qui en prend un coup- ou si le trois lui est antérieur, c'est son unité qui écope." (20)
Lacan-lecteur, à son tour, écrira. La lettre, l'écrit, dira-t-il, est "effet de discours" (20). En ce sens ne peut-on envisager le nœud borroméen (25), moment de dépôt (lacanien) de la lettre, comme écriture d’un lien, celui de l' "être à trois", situé de la discursivité et non exclusivement de son "traitement" éventuel dans la science? Résultat d’une effectuation, et l’écrivant.
Le lien par la lettre ne s'instaure de nul rapport d'"être à être". La lettre entre eux deux fait trou, justement de ne pouvoir écrire ce "rapport". C'est d'un "se défaire" que sans cesse ce lien il faut "se le faire". Il ne tient d’aucune éternité. Le lien borroméen se définit en effet d'une rupture dont il s'organise. Couper un rond de ficelle ne s'y réduit pas à ce qu'il y en ait un qui manque: il a pour conséquence d'ôter l'Un à tous. L'"être à trois" ne tient plus, ils se dénouent : étrange "solidarité". Il n’y a pas d'Un tout seul. L' Un seul est ce qui de l'identité de soi à soi fait trou. La lettre borroméenne est, au moment de son écriture, en un seul coup, "un en trois". Elle est à la fois le lien dont s’organise le trou, et le trou dont se fonde le lien. Là, une "possibilité indéfinie de discours" peut trouver lieu. Lieu d’être (31).
Nous allons retrouver chez Lacan cette tentative d'avènement discursif qu'il souhaitait également initier dans l'enjeu de l'écrit, le centrant donc ainsi d'un "rapport médiat" par la lettre, en fondant la revue "Scilicet".
La découverte de l'inconscient (26), dira-t-il, n'est pas la question essentielle. Il précisera alors que l'important reste la création du dispositif "dont le réel touche au réel", c'est-à-dire le discours analytique lui-même, rappelant que cela ne pouvait se produire que d'une tradition de l'Ecriture.
Freud note (27) à ce propos que "la dématérialisation de Dieu ajouta une pièce nouvelle et précieuse au trésor secret du peuple. Les juifs gardèrent le cap sur les intérêts spirituels, le malheur politique de leur nation leur apprit à apprécier à sa valeur la seule propriété qui leur fut restée, leur Ecriture". On sait qu’il ne reconnaissait pas à la religion juive la possibilité de devenir religion universelle (28).
A situer cette dépendance de l'auteur "fondamental" à son lecteur d'un "lien" qui passe par la lettre entre eux, et qui exclue tout "couplage", se met en perspective l'"identité" dépersonnalisante de la lettre. Mais le retour du "créateur", ne va pas toujours sans immiscer sa "figure" entre le "créer" et le "fonder". Alors que la fondation introduisait du "jeu" entre création et origine.

"Qu'importe qui parle.." : en quoi la figure de l'Auteur est-elle nécessaire?

Foucault remarque que la figure de l'auteur se constitue à l'inverse de sa véritable fonction. Différent de tous les autres hommes, "transcendant à tous les langages", dès qu'il parle le sens prolifère , c'est ce que, dit-il, nous sommes " accoutumés à croire". Ce serait "l'instance créatrice jaillissante d'une œuvre" en laquelle il dépose avec une infinie richesse de générosité, un monde inépuisable de significations. En fait, ajoute-t-il, il est, inversement, un principe de raréfaction, de resserrement du réseau des significations; il entrave la libre circulation de la fiction, la "prolifération cancérisante et dangereuse des significations." (1)
Foucault soucieux de savoir non pas "qui parle" mais "d'où est-ce que l'on parle?", pensait qu'il était possible que cette figure ne s'impose nullement dans le cadre d'un avènement discursif.
Lacan, à son tour, reviendra en des termes très proches sur cette question (29) :
"il est un autre trait dans ce que j'ai appelé cet événement, cet avènement de discours c'est cette chose que j'ai appelé Scilicet, c'est... qu'on y écrit sans signer. Qu'est-ce que cela veut dire? Que chacun de ces noms qui se trouvent mis en colonne à la dernière page de ces trois numéros qui constituent une année peut être permuté avec chacun des autres, affirmant par là qu'aucun discours ne saurait être d'auteur." De là ça parle, ajoutera-t-il.
De sa déprise, Foucault passera la lettre freudienne en souffrance à la mi-prise de Lacan, lecteur.
Mise en trans. Dépôt de la lettre. Lettre d'a-mur
L'amour, le nom, y seront mis à l'épreuve dans l'abord du Réel.

C’est à un telle pénurie que je reconnais toutes les passions
dont on m’a retiré par un prodige insignifiant. Absent
d’Anne, absent de mon amour pour Anne dans la mesure où
j’aimais Anne. Et absent, doublement, de moi, étant chaque
fois porté par le désir au-delà du désir et détruisant ce
Thomas inexistant où il me semblait être vraiment.
M. Blanchot (12).

_______________
© J.-C. Molinier

 
 

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