Groupe régional de psychanalyse
 

C. Aldington


Poète sur le divan : H.D. et Freud

 

   

En 1933, sur le conseil de Bryher (Winifred Ellerman, fille de Sir John Ellerman, magnat industriel et mécène) H.D. prend rendez vous à la Berggasse 19,Wien IX. :
Hilda Doolittle, (H.D.) naquit en 1886, à Bethlehem, Pennsylvanie. Son père était astronome. Pour un poète le contexte s’annonçait bien!
Elle suivit Ezra Pound lorsque celui-ci prît la décision de venir à Londres en 1911. En sa compagnie elle fit la rencontre d’un certain nombre de poètes; T.S.Eliott, D.H. Lawrence, S.Flint,. William Carlos William, W.B. Yeats, James Joyce. Déjà H.D. est une poétesse américaine reconnue. Elle sera à l’origine du mouvement poétique, l’Imagisme avec Richard Aldington qu’elle épousera le 18 Octobre 1913. Peu après la Grande Guerre éclate.
Poète, écrivain, Aldington est envoyé sur la Somme. Il ne se remettra jamais de l’horreur. Dans le roman DEATH OF A HERO il décrit l’effondrement de sa vie et de son couple . De son côté, sa jeune femme vit dans un désarroi total qu’elle rapporte dans BID ME TO LIVE, écrit plus tard, à la suggestion de Freud. La lecture en parallèle de ces deux ouvrages permet de comparer le vécu de cette tragédie par chacun des partenaires pour lesquels, en 1913, l’entrée en guerre de "deux pays civilisées" paraît impossible.


Après le départ de son mari, Hilda reste seule à Londres avec de maigres ressources. Elle se réfugie en Cornouailles et met au monde une fille : Perdita. . Aldington reconnait l’enfant, ce qui est un réconfort moral pour Hilda, mais il ne peut leur venir en aide matériellement ce qui serait d’autant plus nécéssaire qu’elle est malade et à besoin de soins.
Bryher la découvrira dans ces conditions extrêmes : pas de chauffage, peu de nourriture, affaiblie par la maladie.Le but de la visite de Bryher est de rencontrer la poétesse qu’elle admire. Elles prennent donc le thé ensemble et parlent de poésie. Cependant Bryher réalise pleinement la situation (1) et dans un geste de générosité caractéristique, elle revient le lendemain chercher Hilda et son enfant afin de pouvoir s’en occuper correctement.De toute évidence elle leur sauve la vie.

L’amitié qui s’en suivit ne se démentira jamais.

Depuis les tranchées de Verdun, son jeune époux ne peut savoir ce qui se passe, lui même écrasé par la situation épouvantable dont personne ne prendra vraiment la mesure qu’à la fin du cauchemar. Le malentendu est total. Hilda ne comprend pas ce qui éloigne Richard d’elle et lui désespère de communiquer quoique ce soit de ce qu’il vit. Ses courtes permissions sont hantées par l’image du retour au front. Leur union pâtit de cette tension. Richard se tourne vers d’autres femmes. C’est ce que l’on peut retrouver dans un poème de H.D. :

"Est-ce amer d’avoir à rendre
l’amour à ton amour
s’il le veut pour une autre,
qui le sait,
ou est-ce tendre?"

Hilda va vivre désormais avec Bryher. C’est ensemble, au printemps de1920,qu’elles font un voyage en Grèce . Hilda est une helléniste passionnée et a toujours souhaité ce voyage. Au cours d’une halte à Corfu, Hilda voit une scène se dérouler sur le mur de la chambre la "vision" (2) , qu’elle décrira dans Hommage à Freud :

"Je vis une forme pâle se dessiner sur le mur entre le pied du lit et le lavabo. Il était tard dans l’après-midi; le mur était fade, mat et ocre. Je pensai d’abord qu’il s’agissait d’ombres mouvantes dans le soleil à travers les orangers pleins de fruits et de feuilles juste devant la fenêtre de la chambre… Les images ressemblaient à des décalcomanies… Une silhouette qui pouvait venir de n’importe quel pays. Cependant il y avait quelquechose de familier dans la ligne du casque;immédiatement ce fut quelqu’un, non identifié certes, mais évoquant une question, frère mort? Ami perdu?…
La série d’ombres ou d’images de lumière… ressemblait en qualité, intensité, clarté et authenticité ,au rêve de la Princesse, la fille du Pharaon, descendant les escaliers. Pour ma part je considère cette sorte de rêve, de projection d’image, ou de vision, comme étant à mi-chemin entre le rêve ordinaire et les visions de ceux que, faute de mieux… nous appelons voyants."

Est-ce l’émotion que lui donnent ces ‘expériences’, l’accumulation des tensions dues à la guerre, est-ce son ambivalence sexuelle, toujours est-il qu’elle prend rendez-vous avec Freud dont elle décrit le cabinet ainsi :

"… Autour de nous il y a les vieilles représentations , ou ‘poupées’ de l’Egypte Pré-dynastique, et de Moïse qui n’était sans doute pas né lorsque le petit NUT ou RA qui se trouvent sur le bureau du Professeur, furent forgés par le prêtre-forgeron de Ptah sur les rives du Nil.". Elle se trouve donc en terrain connu à travers ces objets.
Quant au rythme de travail de Freud : "… les séances avaient été fixées pour moi, quatre jours par semaine de cinq à six heures.; un jour de midi à une heure". Elles débuteront en Mars . A l’époque Freud ne prend plus de ‘patients’ mais des ‘étudiants’ . Sans doute un distinguo subtil qui lui permet de ne pas s’engager à long terme.

Les interventions du Professeur sont parfois ‘brutales’ en tous cas H.D. en reste tremblante, se demandant ce qu’elle a bien pu dire pour déclencher la foudre! :

"A un moment donné elle voit surgir le bras du ‘Professeur’ qui lui assène : ‘Le problème c’est que - je suis un vieil homme - et que vous pensez que ce n’est pas la peine de tomber amoureuse de moi!’…!"
Paroles qui la laissent ébranlée :
"L’impact de ses mots fut tout simplement trop terrible -Je ne ressentis absolument rien. Je ne dis rien. Que pouvais-je répondre?… De toutes manières c’était un vieillard terrifiant, trop vieux, trop détaché, trop sage, et bien trop célèbre pour cogner de son poing de cette manière comme un enfant avec la cuillère de son porridge."

Une autre fois elle rapporte qu’il se leva en disant : ‘Il faut fêter ça!’ .Et il alla allumer son cigare.

Elle prend l’habitude de voir surgir le bras de Freud dans son champ de vision dès qu’il veut souligner un point.

Elle lui décrit l’expérience qu’elle a faite et qu’elle appelle l’écriture sur le mur :

"Puis il y avait la silhouette classique d’un gobelet, d’une coupe qui suggérait un calice mystique mais il s’agissait du gobelet familier que nous connaissons tous avec une coupe ronde et un pied. Le calice est assez large pour contenir la tête d’un soldat, ou plutôt chacun était imprimé l’un sur l’autre comme des cartes à jouer. J’avais dit au ‘Professeur’ que je jouerais cartes sur table…
… la lampe à trois pieds,dans le désordre du lavabo n’est autre que notre vieil ami le trépied classique de Delphes. Ainsi le trépied, cet objet vénéré du culte du dieu soleil, symbole de poésie et de prophétie, est devenu, par association, lié au cadre le plus ordinaire où il s’ajuste à une petite casserole dont nous nous servons pour le thé.Le trépied est lié à quelquechose d’ordinaire et d’amical… la voici , ma troisième carte sur la table."

H.D. n’en dit pas plus mais nous sommes libres de penser que bien des éléments ainsi évoqués renvoient à R.A.… soldat.


Un exemplaire de Tribute to Freud est dans ma bibliothéque depuis 1956. Je l’avais sorti pour vous présenter cette personne importante de ma vie, et j’y ai trouvé un poème sur un papier défraîchi, avec une note de la main de Hilda, très tremblotée : ‘Book I – Egypte – From the Helen sequence. H.D.’ C’est à dire le poéme qu’elle était entrain d’écrire juste avant sa mort en 1961.


En effet, passés les tourments et les passions de la vie, les deux poètes n’avaient cessé de correspondre au sujet de leur passion commune pour la poésie et leur art. Ce document est sans doute le dernier envoyé par H.D. à Richard . Il la représente mieux que quelque texte qui soit :

"Strive not to wake the dead;
the incomparable host
with Helen and Achilles

are not dead, not lost;
the isles are fair(nor far),
Paphos and the Cyclades;

a simple spira-shell may tell
a tale more ancient
than these mysteries

dare the unchartered seas,
Achilles waits, and life;
beyond these pylons and these gates,

is magic of the wind, the gale;
the mystery of a forest tree,
whispering it’s secrets upon cithaeron,

holds subtler meaning
than this written stone
or leaves of the papyrus;

let rapture summon
and the foam-flecked sand,
and the wind and hail,

rain, sleet and the bewildering snow
that lifts and falls,
conceals, reveals,

(the actual
and apparent veil),
Helen - come home."

---

"Ne t’efforce pas de réveiller les morts
l’armée incomparable
avec Hélène et Achille

ne sont pas morts, pas perdus;
les îles ne sont claires (ni lointaines),
Paphos et les Cyclades

un simple coquillage peut
parler d’un conte plus ancien
que ces mystères

provoquant sur des mers inconnues,
Achille attend, et la vie;
au-delà de ces pylônes et ces grilles

il ya la magie du vent, de la tempête
le mystère de l’arbre dans la forêt
chuchotant ses secrets sur Cythère

a un sens plus subtil
que l’écriture sur la pierre
ou les feuilles de papyrus;

Que l’extase provoque
et l’écume éparpillée sur le sable
et le vent et la grêle,

pluie, neige fondue et la neige déroutante
qui s’élève puis retombe
masquant puis révélant

(le voile présent
puis apparent),
Hélène revenue."

_____________________
© Catherine Aldington
Stes Maries-de-la-Mer
Juin 1999

 

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