Groupe régional de psychanalyse
 

Geneviève Baurand


Post-scriptum : la petite fille aux lettres


 

- Bonjour, dit Sara. Je veux revenir.
- Mais on avait décidé, en juillet, d’arrêter là notre travail? Ensuite, j’ai reçu la lettre où tu me disais au revoir.
- Oui, mais je veux revenir quand même une fois par semaine.
- Bon... mais pourquoi?
- Parce que.

Elle a pris une feuille de papier et dessine une maison. Elle écrit en très gros "Pour Mme B."

Ainsi s’énonce et s’écrit -laconique- le retour de Sara au lieu de sa psychothérapie commencée cinq ans auparavant et terminée, du moins je le croyais, depuis trois mois par le vrai faux point final d’une lettre. Elle m’y envoyait, avec ses adieux, l’adresse de sa nouvelle maison et -à tout hasard- son numéro de téléphone. "Si j’ai besoin, je te recontacterai" concluait-elle. Elle n’a pas tardé, m’obligeant ainsi à revoir un travail que je pensais avoir mené à un terme possible.

I. Brève histoire de Sara

J’ai reçu Sara en vue d’une psychothérapie accompagnée par la directrice du home d’enfants où elle est placée depuis un an et demi par mesure de protection à l’encontre des violences de sa mère. Nous sommes en 1992. Elle a cinq ans et demi.

C’est une petite fille brune aux yeux bleus intenses. Son nez retroussé lui donne un air de poupée ingénue sachant jouer de sa séduction.

Peu après la séparation de ses parents, Sara, qui avait alors trois ans et demi, a suivi sa mère et son jeune frère, Brice, dans un foyer maternel. Elle en a été retirée un an plus tard pour être placée avec le petit garçon dans un home d’enfants agréé, par ordre du juge des enfants.

Elle garde un contact avec ses parents qui viennent la voir de temps en temps. Son père habite Montauban et sa mère Marseille.

Je n'ai su que peu de choses sur sa petite enfance, sinon qu’elle a été la préférée du père et qu’il aurait tenté de la protéger des violences maternelles sans y parvenir vraiment.

Pour lors, Sara est une enfant agitée, elle a souvent peur la nuit, dort mal et erre dans la maison. Sa relation avec son éducatrice est ambiguë, parfois câline, voire collante, parfois révoltée et violente. Elle accepte plutôt bien la place -paternelle- occupée par le mari de cette éducatrice.

C’est à cause de cette angoisse et de cette agitation, ainsi que d’une difficulté à s’exprimer que la demande de psychothérapie est posée. Sara signifie très vite son accord.

Dans le déroulement du travail, j’ai eu l’occasion de rencontrer les parents de Sara : le père, anxieux et tendre vis-à-vis de ses enfants, dit qu’il ne peut en assumer la garde car il "fait des affaires" à Montauban. Il vient me voir à chacun de ses déplacements à Marseille, demandant des nouvelles, voulant savoir si sa fille "est bien", ce qu’elle va devenir. Il parle peu de lui mais il fait allusion à un passé difficile marqué par la violence et l’abandon. La mère est venue une fois. Elle mène une vie instable avec des relations masculines plurielles. Ses compagnons ont en commun qu’ils aiment donner des coups. Elle parle de Sara comme d’une enfant têtue, sauvage, insatiable et agressive. "J’avais la haine, dit-elle, alors j’ai demandé la protection du juge".

II. Déroulement de la psychothérapie

Les entretiens ont commencé en février 1992. Dès le début, Sara a manifesté son désir de venir et sa présence a été régulière (une fois puis deux fois par semaine) jusqu’en juin 1997.

Les séances des premiers mois (février à juin 1992) ont été marquées par une mise à l’épreuve du thérapeute et une grande anxiété de la petite fille : elle s’assied dans la salle d’attente mais refuse de venir quand je viens la chercher. "Attends" répète-t-elle comme si elle voulait tester ma patience et s’assurer que je l’attendais effectivement.

Lorsqu’elle vient dans la salle des enfants, elle s’agite, entre et sort, va aux toilettes. Elle manipule les jouets et les jette, puis finit au bout d’un certain temps par en trouver un qui deviendra son objet de prédilection : il s’agit d’un chien en caoutchouc qu’elle va maquiller au fil des séances, répétitivement, posant à son propos des questions telles que :
- c’est une fille ou un garçon?
- c’est une fille, elle n’a pas de nom, non.
- elle se maquille, elle se déguise?

Les commentaires que je peux faire à propos de ces questions fondamentales ne semblent pas l’intéresser.

Parfois, Sara dessine des gerbes multicolores ou des bouquets d’épines, mais surtout, elle écrit son prénom, Sara, sur toutes les feuilles. Souvent, elle plie une page blanche comme une enveloppe et elle y marque son nom, à l'extérieur, c'est-à-dire : à lire.

Enfin, elle veut que je lui réserve une place dans un des tiroirs du bureau pour y mettre et retrouver "ses affaires".

Par contre, elle ne veut pas entendre mes interrogations, mes relances : "tais-toi" crie-t-elle à chaque intervention. Parfois, elle met ses mains sur ses oreilles pour accentuer son refus.

A la fin de chaque séance, elle ne veut pas partir : "encore" dit-elle. Elle se fait câline et voudrait que je l’embrasse. Il faut la pousser doucement vers la sortie en l’assurant que je l’attendrai la prochaine fois. Il lui arrive de manifester sa colère en déchirant des papiers ou en voulant casser quelque chose.

L’année suivante (1992-1993) voit apparaître un nouveau jeu répétitif : Sara se cache derrière une porte, un meuble, et veut que je l’appelle. Elle joue à se faire disparaître et à se montrer à nouveau dans une tentative de mise en scène qui évoque le stade du miroir où je l’accueille à chaque réapparition par un "voilà Sara!" qui la réjouit pour un temps, mais qu’elle fait répéter à plusieurs reprises, se fâchant très fort si je cherche à déplacer l’action. Sara a six ans.

Elle dessine peu, ponctue les feuilles de coeurs et de "je t’aime" adressés soit à Mme B., soit à des garçons de sa classe (C.P.). Elle plie les papiers comme des lettres, y marque son nom Sara R... (R... est le nom de son père) ainsi que celui du destinataire : Nasser, Cédric, Mme B. Elle garde précieusement ces lettres (qui, à part les noms et la brève déclaration d’amour, sont vides de mots le plus souvent), les range dans le tiroir qui lui est réservé. Elle parle toujours très peu et se montre hostile à mes interventions.

Elle utilise de préférence les gros mots, insultes et autres jurons qui semblent la réjouir particulièrement. Par ailleurs, j’apprends par son éducatrice qu’elle va volontiers à l’école mais a beaucoup de mal pour apprendre à lire.

Un rythme de deux séances par semaine est proposé et accepté par Sara avec un certain enthousiasme.


L’année suivante (1993-1994) se poursuit sans grande évolution dans le contenu des séances auxquelles Sara vient assidûment tout en manifestant des sentiments d’hostilité et de sympathie selon les moments. Pourtant, cette apparente monotonie est bousculée par une intervention de l’éducatrice qui me fait passer par Sara une lettre que j’ouvre devant elle et dont je lis à haute voix le contenu :

"Mme B., travailler avec Sara
- le mensonge
- les vols
P.S. Son père est en prison."


A cette lecture, Sara éclate en sanglots mais accepte ainsi que nous parlions de son père à qui il arrive parfois de "faire des bêtises" (c’est sa seconde incarcération) qui sont punies par la loi. Pendant quelque temps, elle dessine des cages et attend des nouvelles de son père, au téléphone.

La question des vols et des mensonges, comme messages adressés aux adultes, pourra être abordée dans une séance conjointe avec l’éducatrice et Sara.

Vers la fin de l’année scolaire, Sara a appris à lire. Elle commence à manifester de l’intérêt pour le travail. A l’institution, elle est moins agitée et arrive à dormir. Avec les garçons, sa relation est érotisée ce qui donne lieu à des débats dans l’équipe (avec un analyste extérieur). Auprès des éducateurs, substituts du couple parental, elle a une place privilégiée, ainsi qu’auprès de la fille de ce couple vis-à-vis de laquelle Sara manifeste une amitié aussi fervente que versatile.


De l’année 1994-1995, je relaterai une séance particulièrement éprouvante et qui, elle, ne s'est pas répétée. Sara mime une scène de fellation silencieuse avec un pénis en pâte à modeler. La crudité de la représentation, l’excitation contenue qu’elle déclenche chez Sara, m’ont interloquée. Cette séance, assez bouleversante, amène un "commentaire" sur la jouissance interdite que des adultes prennent avec des enfants. J’avertis Sara que je devrai parler à ses éducateurs de ce qu’elle m’a ainsi révélé dans cette mise en scène muette. Une enquête, effectuée par l’institution et les services du juge, aboutit à la suppression des visites chez la mère dont un des compagnons serait à l’origine des abus sexuels, sans qu’il ait été possible de préciser la date du traumatisme, ni s’il s’est reproduit sur une certaine durée.

Dans les quelques séances suivantes, Sara a pu parler de la violence -physique- de sa mère : "elle me battait... elle me bat encore". Puis, à nouveau le silence, les petits passages à l’acte habituels et provocants : grimper sur les chaises, lancer des boules de pâte à modeler. Il faut alors réitérer l’interdit et (parfois) interrompre la séance.

De plus en plus, se pose la question -lancinante- d’introduire dans les séances une parole acceptable pour Sara. Son jeu avec les enveloppes vides et marquées de son nom me suggère un stratagème : nous allons nous parler par écrit. Sara sait maintenant lire et écrire, même si son écriture est parfois phonétique. Chacune à son tour va inscrire une phrase sur une feuille : ce jeu amuse beaucoup Sara, fille aux lettres, et un certain dialogue s’établit. Dans ces séquences alternées ont pu être abordées, de temps en temps, des questions importantes. Voici un exemple :

Sara : "C’est un Mexicain, il demande si ses parents sont mariés, oui ou non?"
Mme B. : "Ils ont un enfant ensemble"
Sara : "Le Mexicain, il peut se marier avec sa mère?"
Mme B. : "Non"
Sara : "Mais puisque sa mère a divorcé, oui ou non?"
Mme B. : "C’est toujours non"
Sara : "Oui je sais, c’est fini" (elle signe).

Par le biais de ces petits billets parfois énigmatiques, (je ne saurai jamais qui est le Mexicain), Sara parle de sa vie, de ses copains, de son père, mais toujours de manière brève et distanciée. Ce sont des dialogues limités mais, au moins, ils existent et vont rappeler à Sara qu’elle vient ici pour parler, même en écrivant.

Ces séances de "correspondance" s’inscrivent dans des moments parfois brefs, parfois plus soutenus. Ensuite, pendant de longues semaines, Sara se replie sur elle-même et refuse de communiquer autrement que par les provocations, les invectives ou le retrait : elle se love en position foetale ou, au contraire, s’agite et remplit fébrilement ce qu’elle appelle "un cahier d’école". Elle y marque la date puis une série d’opérations ou de conjugaisons, sans aucun commentaire et sans que j’aie trouvé une issue à ces exercices stéréotypés.

Dans le même temps, elle se plaint de bobos imaginaires, confectionne des pansements de papier dont elle entoure ses doigts ou sa main et qu’elle place, à la fin de la séance, dans "son" tiroir.
A l’institution, on ne parle plus de vols, ni de mensonges, mais plutôt de son comportement très séducteur avec les garçons. A l’école, elle suit à peu près normalement.


La dernière année (où nous sommes revenues au rythme d’une séance par semaine), est marquée par un nouveau thème : des maisons barrées d’une croix. Sara en dessine abondamment sur quantité de feuilles. J’apprends qu’elle va quitter son institution actuelle et donc le couple parental qui lui a servi de référence jusqu’à présent. Pour une raison qui sera désignée comme "remaniement dans la structure", elle part, avec trois autres enfants de la maison, dans un nouvel établissement, où elle sera accompagnée par une éducatrice qu’elle connaît depuis longtemps et avec laquelle elle s’entend bien.
Cette situation est abordée en séance autour de ces maisons "crucifiées". Sara ressent douloureusement la séparation mais semble vouloir se protéger. Elle se montre plutôt positive dans les projets d’une nouvelle maison. Ceci s'exprime laconiquement par les petits billets que nous échangeons à ce propos. De fait, il semble que l’adaptation se soit faite sans trop de difficultés (en apparence tout au moins) et Sara reçoit l’assurance qu’elle pourra voir, quand elle le voudra, ses anciens éducateurs.

Au mois de juin 1997, elle met en scène des marionnettes, un homme et une femme, dans un décor de Guignol et, à la fin de la séance, elle les fait tomber par terre. Je lui dis qu’elle envisage peut-être de se passer de ses parents, réels et adoptifs, et de pouvoir vivre aussi par elle-même. Elle accepte mon intervention ou du moins, ne la contredit pas.

Peu de temps après, elle m’écrit en séance "Je t’ai tout dit. Maintenant on peut s’arrêter".

Nous avons pris le temps de parler de cet arrêt avec Sara, et avec l’éducatrice du nouveau lieu de vie.
La psychothérapie s’interrompt en juillet 1997.

III. Les questions posées dans le transfert

Le travail psychothérapeutique avec un enfant séparé de ses parents pour mauvais traitements et placé en institution pose toute une série de problèmes qui rendent la cure particulièrement difficile.

 

A. Du côté de l’enfant

Sara, à cinq ans et demi, a déjà subi plusieurs traumatismes. D’abord, les violences physiques de la part de sa mère, ensuite les violences sexuelles de ce passage à l’acte relevant de l’inceste qu’elle a mis en scène dans une séance mais qu’il reste difficile de situer dans le temps et la durée. Je parlerai surtout des conséquences de cette violence faite au corps de l’enfant, car, si la séparation et le déplacement ont été aussi des événements douloureux, il a été difficile d'en repérer quelque chose dans le discours de la petite fille. Cette histoire -précoce- est ici marquée de ce que j’appellerai le Réel traumatique avec, comme corollaire, une marque définitive, blessure impossible à cicatriser, mots inaccessibles pour dire ces monstres tant aimés que sont les parents, pour signifier ce mal qui marque le corps et bouleverse le cours de la vie d’un enfant, autant par le traumatisme qu’il crée que par le plaisir (inconscient?) qui y est éveillé. Je me suis posé à propos de Sara, la question de la forclusion et de la psychose, surtout au regard de cette négativité et de ce refus de l’autre qui ont marqué les premières années de travail. Mais il me paraît plus juste de parler non pas de "trou" dans le symbolique mais plutôt de "cassure" sur les bords de laquelle allaient pouvoir s’inscrire, difficilement, les mots d’un transfert. Sara s’exprime d’abord en actes par un incessant besoin d’action, de transgression, d’agression ou de contact corporel.

Que dire alors de la parole? Celle de l’autre a été longtemps refusée par la petite fille à l’exception du "Voilà Sara!" dans le jeu du miroir. La sienne, au départ, est supportée par les insultes plus ou moins colorées ou crues. Parfois, ses invectives tombent juste : "tu es bouchée, connasse!" crie-t-elle, quand je n’ai pas trouvé les mots qui convenaient à son jeu ou son dessin.

Mais le transfert se révèle en même temps comme foncièrement ambivalent dans un déploiement amour-haine, imprévisible et déroutant, "hainamoration" selon le terme de Lacan. Ainsi, dans la même séance, on passe de la lettre d’amour, réduite à sa plus simple expression -un coeur pour Mme B.- à l’invective butée.

Par contre, l’importance que Sara attache à marquer son nom, à signer même les gribouillis, à inscrire une adresse sur les enveloppes vides, désigne, je crois, la marque d’un symbolique pas tout à fait hors d’atteinte : elle porte le nom de son père et elle en fait usage.

De même que le besoin d’avoir un lieu privilégié où déposer ses productions -lettres, dessins, pansements- auxquelles elle ajoute avec mon autorisation deux ou trois objets m’appartenant : ciseaux, rouleau de scotch, mini-calculette (comme par hasard couper, coller, compter). Elle tient beaucoup à les retrouver dans le tiroir qui lui est réservé, objets-traces du sujet et du thérapeute, déposés dans un même lieu tiers. Espace des objets avant celui de la parole. Celle-ci viendra par l’écriture. Nous en parlerons longuement.

B. Du côté de l’institution

Dans la première institution, Sara a été, comme souvent, l’objet d’une attente ambivalente des adultes qui s’est longtemps marquée par une écoute et une disponibilité importantes.

Les éducateurs référents et l’ensemble de l’équipe ont soutenu la psychothérapie en accompagnant très régulièrement Sara. Leur demande était grande comme en témoigne, entre autres, le passage à l’acte des injonctions dont j’ai parlé : "mensonges, vols : à travailler". C’est là qu’un travail avec l’équipe accueillante me semble nécessaire non seulement dans le cadre institutionnel (les éducateurs parlaient, en groupe, à un analyste extérieur) mais dans la cure même.

Le thérapeute doit se donner la possibilité d’entendre tel ou tel adulte ayant en charge l’enfant dans ses difficultés ou ses réussites avec lui.

C. Les parents

Comme je l’ai dit, j’ai eu peu de contact avec la mère de Sara qui n'est venue qu'une fois. Mais la phrase citée plus haut "j'avais la haine, alors j'ai demandé la protection du juge" m'a touchée, dans ce résumé saisissant de la situation : la reconnaissance par cette femme que sa violence l'empêchait d'être mère et l'appel au tiers pour que cette place maternelle soit préservée ailleurs, avec ou sans elle.

Par contre, j’ai souvent reçu le père venant (à ses heures!) de Montauban, ou me demandant des nouvelles de sa fille par téléphone. J’ai perçu chez lui une réelle angoisse, cachant probablement une forte culpabilité, qui se déployait dans ses questions "est-ce qu’elle va bien? - vous pensez qu’elle va s’en sortir? vous pensez qu’elle est heureuse dans la maison d’enfants?". Dans la mesure du possible, j’ai répondu à la fois pour soulager l’anxiété mais aussi pour insister sur l’importance de sa place auprès de Sara. Parfois, je les ai reçus ensemble et c’est alors le père qui a assuré l’accompagnement -l’attente- de sa fille. Une seule fois, il a parlé devant Sara, de sa propre histoire difficile.

D. Du côté du thérapeute

Sara m’a beaucoup appris.

D’abord à l’accepter dans toutes ces tracasseries qui ont bousculé mon narcissisme : rester dans la salle d’attente à l’heure de sa séance, aller et venir dans le couloir, faire mine de se mettre en danger, de casser etc. Ainsi elle me refusait toute place où j'aurais pu m'installer, faisait intrusion dans mon "intérieur" éveillant des fantasmes archaïques angoissants et pas toujours repérables sur le moment.

J’ai pris le parti de ne rien mettre à l’abri parmi les objets cassables ou démontables tels que téléphone, vases de fleurs etc. et d’essayer de circonscrire le champ de la séance par la parole, posant, lorsque nécessaire, interdits et limites. Bien sûr, il y a eu des ratés. Le risque le plus grave, d’après moi, celui que l’enfant provoque, aurait été de répondre par la violence en acte quand le thérapeute, excédé, ne trouve plus les mots et que sa main le démange. Sara a su m’épargner cela. Elle m’a appris à interdire sans agresser, même si parfois la frontière est ténue. Par contre, elle a souvent suscité chez moi le sentiment d’être envahie, dépossédée de ma parole, voire mise au rebut par son infatigable refus de pactiser.

Dans la relation d’amour-haine qui était la sienne les premières années et dans cette difficulté de mettre en mots le contenu de la séance, se posaient deux questions :
- instaurer un espace tiers,
- passer de l’acte à la parole.

Nous en parlerons plus loin.

Une étape longue et difficile a été la question des insultes dont elle me faisait percevoir l’effet séparateur dans une symbolisation réduite à sa plus simple expression : il a fallu beaucoup de silence et un peu d’invention pour sortir de ces signifiants rudimentaires, mots-déchets (tels qu’on les trouve dans le film La Haine de Mathieu Kassovitz) et, là, les mots écrits, la correspondance en séance, nous ont beaucoup aidées. Je peux dire, je crois, que Sara est passée grâce à l’écrit de la jouissance du gros mot au plaisir des bons mots.

Elle a trouvé ainsi la possibilité de me parler d’elle avec son style tout à la fois violent et retenu.

IV. Que s’est-il passé dans cette cure?

Et d’abord, y a-t-il eu la mise en place de quelque chose qui ressemblerait à une triangulation oedipienne?

Très honnêtement, je ne saurais le dire sans faire de constructions trop personnelles, ce qui est un risque dans ce genre de travail. Et pourtant, il m’est arrivé d’en faire, commentant un dessin, évoquant une histoire à propos d’un jeu de marionnettes. Parfois Sara écoutait sans démentir ni approuver, parfois elle refusait violemment, me rappelant au silence. Mais peu à peu s’est constitué un discours, un parcours dans le sens de l’ouverture à une tiercité dont je repérerai deux temps :

- d’abord la constitution d’une place au lieu de l’Autre que Sara a inventée.
Dans cette place seront déposés de menus objets et, plus tard des enveloppes, des papiers blancs très vite marqués de son nom (celui de son père), puis une adresse : "Sara R... à Mme B". C’est là aussi qu’elle laisse ses "pansements" destinés à réparer les blessures de son corps. Cette instauration du lieu-trace où déjà s’inscrit le nom, a précédé ce que j’ai appelé la mise en scène du stade du miroir où Sara reproduit le célèbre jeu du Fort-Da : on se souvient qu’en l’absence de sa mère, le petit fils de Freud faisait disparaître et réapparaître une bobine, puis, dans un second temps, son propre corps par l’intermédiaire de son image découverte dans un miroir. Il saluait sa réapparition du joyeux "Bébé ............. OOOOO!" que nous relate Freud.

Pour Sara, la mère était absente depuis longtemps et pour longtemps, avec de brèves apparitions. On lui avait donné des substituts. C’est dans l’espace de la cure que l’enfant a déplacé le jeu signifiant de sa propre disparition face à un autre qui devait la ponctuer répétitivement en l’appelant par son nom. Elle était ainsi invitée à prendre sa place dans le monde du langage où l’Autre manque, ce que Lacan nomme "vacillation radicale" du sujet.

- ensuite la "mise en circulation" des mots écrits.
C’est là qu’un dialogue a pu s’établir. Par l’écriture de ces messages rédigés en courts récits ou en répliques alternées entre elle et moi, elle a pu évoquer des moments de son histoire au travers de ses petites histoires, mais aussi "entendre" mes relances ou mes interventions.

Ainsi l’objet anal qui était au centre de son expression avec les mots "orduriers" et les mises en scène sadiques entre les personnages, a cédé le pas à ce qu’on pourrait appeler avec Mélanie Klein, des fantasmes de réparation (les pansements) et à une adresse personnelle non plus d’un vide -celui de sa haine-, mais de ses questions : elle s’est mise à m’écrire d’elle et va garder tout au long de la cure ce mode privilégié de symbolisation.

C’est dans le même temps qu’elle s’est intéressée à l’école et a investi des activités de loisir en groupe (centre aéré). Elle a aussi pu nouer des relations un peu plus apaisées avec les adultes. Par contre, sa relation aux garçons s’est montrée très tôt chargée d’une forte érotisation. Là-dessus, les petits mots sont discrets, effleurant sa réalité quotidienne et ses préoccupations. Après la mise en scène que j’appellerai la "chute des parents", j’ai cru devoir reconnaître son désir exprimé d’arrêter le travail et nous avons pris le temps d’en parler. Sara est restée ferme sur sa position : "je t’ai tout dit" répète-t-elle par écrit, ou encore "je n’ai plus rien à te dire", ce qui m’a paru plus encourageant. Elle pouvait laisser tomber le thérapeute, elle avait d’autres choses à faire, d’autres personnes à qui parler ou écrire.

Mais il y a eu le post scriptum. Il a fait surgir bien des questions dont certaines peuvent paraître antinomiques : la pause de l’été a-t-elle permis à Sara de pousser plus loin, en son nom, sa question à l’autre? A-t-elle conçu cet arrêt comme une étape à une gare et veut-elle reprendre le train pour aller plus loin? Ou bien est-elle une revenante traversée par un désir qui n’est pas le sien mais celui des adultes qu’elle oblige ainsi à prendre soin d’elle? Ou encore, sous l’influence d’une forte culpabilité s'est-elle trouvée dans l'incapacité de rompre avec ce lieu où se rejouerait alors, dans un transfert interminable, une jouissance indicible et mortifère?

Sans réponse encore au moment où j'écris ce texte : moment du retour, je voudrais pouvoir privilégier la première hypothèse. Mais je ne peux éliminer dans l’après-coup cette question du transfert interminable qui éclaire et bouleverse à la fois le travail précédent, car c’est peut-être le ressort d’une issue possible de la cure.

Lors de la revenue de Sara, son éducatrice référente m’apprend que les derniers mois de l’année scolaire (avant les vacances, donc) ont été perturbés dans l’institution du fait des violences (verbales?) d’un éducateur depuis remercié, et du comportement très difficile de deux adolescents nouvellement arrivés et bientôt repartis. Il y a eu aussi un nouveau déménagement, d’un appartement à une maison individuelle où "tout le monde est bien maintenant".

Ces événements n’ont jamais été évoqués par Sara.

Je n’ai pu m’empêcher de penser, en manière de parenthèse, à ces enfants qui viennent en psychothérapie, alors que chez eux ou dans leur institution, ils sont victimes de sévices divers dont on ne parle pas. Ainsi, au nom d’une demande, le plus souvent extérieure, la cure devient-elle un alibi, repris par l’enfant (et parfois les adultes) comme une obligation de secret : "on te demande de dire tout ce que tu as sur le coeur mais tu sais qu'il y a des choses que personne ne doit savoir". Quelle est ici la place du thérapeute, quelle est celle de l’enfant écartelé entre une "loi du silence" et un lieu dit de parole.

S'il n’y a pas de réponse de la part de la famille ou de l'institution, mais seulement les interrogations du thérapeute, on peut craindre encore plus pour l’enfant les risques d’une perversion et lorsque la vérité devient possible, elle est toujours chargée d’une extrême douleur et de conséquences réelles tragiques.
Ceci demanderait de plus amples développements.

Revenons à Sara car son post-criptum m’a obligée à reprendre les questions posées dans le transfert par les traumatismes sexuels et physiques avec leurs conséquences dans la structure.

Si la question de la psychose me paraît pouvoir être éliminée, par contre, celle de la genèse possible d’une perversion se pose.

Plusieurs aspects sont à considérer dans cette cure : l’éveil précoce de la génitalité et l’organisation sadique fortement érotisée de la relation à l’objet, avec comme conséquence, le refus de la parole et la pauvreté de l’imaginaire.

En ce qui concerne le premier point, rappelons que Freud insiste, dans Les trois essais sur la théorie sexuelle, sur l’importance "de la séduction qui traite prématurément l’enfant comme un objet sexuel et qui lui fait connaître, dans des circonstances propres à l’impressionner, la satisfaction des zones génitales. ... Il est instructif de constater que, sous l’influence de la séduction, l’enfant peut devenir pervers polymorphe et être entraîné à tous les débordements imaginables".

Ces débordements sont tout à fait sensibles chez Sara dans son comportement avec les garçons. Ils ont été évoqués en séance -jusqu’à quel point de symbolisation?- dans les brèves lettres d’amour qu’elle adressait aux copains de sa classe ou de la maison et qu’elle laissait dans le tiroir. On m'a dit par la suite que les fantasmes de séduction avaient pratiquement disparu, du moins dans leur forme excessive et théâtrale.

En ce qui concerne l'évolution possible vers une structuration perverse, je ne peux me prononcer pour Sara. Mais je peux aussi affirmer qu'il n'y a pas de fatalité : je n'ai pas rencontré une telle issue dans mon expérience -limitée- avec des adultes ayant eu à souffrir, dans l'enfance, de conduites incestueuses de la part de leurs proches parents, lorsque celles-ci, toutefois, n'étaient pas accompagnées de violences physiques graves ou de traumatismes associés.


Pour aborder le second point, touchant le sadisme et sa composante érogène, il nous faut rappeler que le choix d’objet précoce de l’enfant dit "normal" est incestueux, et que, déjà à cet âge, il atteint l’organisation génitale.

"Mais vient le temps, nous dit Freud, où cette première floraison est gâtée par le gel; aucune des ces amours incestueuses ne peut échapper à la fatalité du refoulement"lequel est toujours accompagné d’une forte culpabilité liée à ces désirs d’inceste. Lorsque l’enfant est l’objet de violences effectives à ce moment où se constitue la triangulation oedipienne, le fantasme bascule dans le Réel. Le refoulement ne peut jouer son rôle protecteur. Ainsi, Sara met en actes des jeux érotiques et sadiques en même temps. Dans la cure, elle donne à voir des mises en scène limitées ou répétitives : deux personnages se battent, l’un écrase l’autre. Cette pauvreté fantasmatique me semble signer l’impact du Réel avec, pour conséquence, un "défaut" de l’imaginaire que les mots écrits s’efforceront plus tard de reconstruire et de symboliser.
Mais ici se pose la question de la jouissance que vient soulever le retour de Sara. Ce transfert d’"hainamoration", elle ne peut, pour l'instant, que le poursuivre.

De quelle jouissance s’agit-il? Lacan en distingue deux : celle phallique, de la parole, et de la finitude, et celle de l’Autre "toujours inadéquate, perverse d’un côté -en tant que l’Autre se réduit à l’objet (a)- et de l’autre côté, je dirai folle, énigmatique".

"Encore" disait Sara.

C’est ici qu’intervient l’écriture.

Rappelons, au début du travail, le refus de Sara concernant mes interventions et ce geste qu’elle faisait parfois de mettre ses mains sur ses oreilles comme pour se protéger d’une intrusion blessante, insupportable.

Impossible à dire du Réel qui ne se laisse pas démasquer?

Ou bien mots devenus pour elle instruments de torture évoquant et répétant les outrages passés? Son refus serait alors un "non" au désir -pervers- de l’Autre.

Quant à ses mots à elle, ils étaient rares, plus souvent liés à l’invective qu’au commentaire, comme si sa bouche portait la trace honteuse de l’objet interdit devant lequel elle n’avait pu se fermer pour protéger son corps. Incorporation maudite qui la laissait sans mot-dire.

Le soulagement manifeste qu’elle a exprimé en découvrant le stylo qui allait écrire ses mots m’a profondément étonnée. Elle a trouvé dans ses "écrits" le plaisir du dialogue, instauré, soutenu, tout le temps de la cure sur ce mode particulier et retrouvé très vite dans la seconde phase, le post-scriptum.
C’est là peut-être qu’elle pourra mettre en place ce qui était resté en suspens, cette inadéquation à la jouissance de l’Autre dans laquelle elle avait été immergée. Il s’agira pour elle de reprendre à son compte dans le discours, cette possibilité de dire non qu’on appelle castration.

Non point dans la protection ou l’offrande négative de son image, ni dans la destruction de celle de l’autre, mais dans l’avènement symbolique de son corps sexué.

C’est un pari risqué.

Il n’est peut-être pas impossible.

Epilogue

Pourquoi ce texte?

C'est une sorte de nécessité qui s'est imposée à moi, lors du retour de Sara, d'avoir à écrire, à formuler pour d'autres, ce qu'a été ce travail.

La fin de la cure, je l'avais sans doute souhaitée, voulant mettre un terme à l'angoisse réveillée à chaque séance par ce transfert introuvable et toujours dérangeant.

Question banale, me direz-vous, quand il s'agit de psychanalyse d'enfants.

Oui justement.

C'est ce travail avec les enfants que Sara m'a fait interroger, et plus particulièrement avec ceux-là, maltraités de la vie, pour qui la parole est devenue redoutable. A ce jeu d'amour-haine, d'agression-réparation, le psychanalyste se trouve pris. Pris dans la maltraitance, malmené à son tour, embrouillé dans ses repères, empêché dans sa parole, mais toujours sollicité dans son écoute, à la recherche d'une assomption possible du symbolique.

C'est cela que Sara, avec ses lettres, m'a fait écrire.
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© Geneviève Baurand

 

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