Groupe régional de psychanalyse
 

Monique Scheil


Les Syllabes Noires de James Ellroy

Le deuil est une grande énigme
un de ces phénomènes que l’on ne tire pas au clair
en eux-mêmes,
mais auxquels on ramène d’autres choses obscures.
Freud

 

Je ne sais plus où Marguerite Duras écrivait "pourquoi écrit-on sur les écrivains, leurs livres devraient suffire". Malgré ce, je me risquerai à faire une lecture personnelle de l’univers des romans de James Ellroy, auteur américain de romans policiers. Noirs. Rappelons à ce propos ce qui intéressait Jacques Lacan chez les écrivains lorsqu’il commentait Shakespeare et plus particulièrement Hamlet, c’est "l’ensemble de l’oeuvre, son articulation, sa machinerie, ses portants pour ainsi dire qui lui donne sa profondeur, qui instaurent cette superposition de plans à l’intérieur de quoi peut trouver place la dimension de la subjectivité humaine, "le problème du désir".
Le 22 juin 1958, un dimanche, la mère de James Ellroy est retrouvée sauvagement assassinée sur un talus recouvert de lierre, au bord d’un trottoir d’un quartier d’El Monte, faubourg de Los Angeles. Elle avait été tuée dans la nuit, étranglée par un de ses bas en nylon et une corde à linge. Le samedi soir, elle était sortie faire la tournée des bars. Pendant de longs mois, la police a recherché les deux dernières personnes en compagnie desquelles elle avait été vue au cours de sa dernière nuit : un homme, petit, maigre, brun et une femme blonde. Deux personnes qui resteront à jamais anonymes, introuvables. Le meurtre ne sera jamais élucidé, l’homme, l’assassin présumé, surnommé "le Basané", jamais retrouvé. Lee Earle Ellroy avait dix ans. 38 ans plus tard, devenu James, il publie "My Dark Places", "Ma Part d’Ombre" en français, écrit autobiographique, sorte de confession publique, d’exhibition de l’intime maternel, d’une violence extrême, relatant dans ses moindres détails l’enquête policière sur la mort de sa mère, qu’il reprend à son compte avec l’aide d’un policier à la retraite. Construit comme un roman policier, d’une écriture sèche et dure, d’une précision d’entomologiste, à la fois obsessionnelle et exhibitionniste, ce roman est la rumination du meurtre jamais élucidé, la quête infinie d’une rencontre de l’objet maternel qui hantent la majeure partie de ses livres antérieurs dont tout particulièrement le "Dahlia Noir", dédié à sa mère. Il avait déjà écrit plusieurs romans policiers, ancrés dans le Los Angeles des années 50 et "Ma Part d’Ombre" vient boucler la boucle dont l’épicentre est le meurtre de sa mère.

Les parents de James Ellroy étant divorcés, c’est au retour d’un week-end passé chez son père que l’enfant apprend le meurtre. La mort saisit alors le vif, la morte saisit l’enfant, "ils resteront à jamais entrelacés" pour reprendre l’expression de J. B. Pontalis. "Ta mort définit ma vie" écrit au tout début de "Ma Part d’Ombre" James Ellroy.

Ses parents étaient remplis de haine l’un pour l’autre. Lui-même, tiraillé entre père et mère, reste impassible et soulagé de vivre définitivement avec son père à l’annonce du meurtre, "Quelque tueur inconnu venait de m’offrir la belle vie, une vie flambant neuf" écrit-il. Il haïssait sa mère parce que son père la haïssait, pour prouver son amour pour lui, "c’est une soiffarde et une pute" disait le père. Mais l’enfant était aussi amoureux de sa mère, "je la haïssais et je crevais de désir pour elle" écrit-il. Il raconte une scène, tel un souvenir écran, où enfant , il aperçut les seins maternels : au droit, le bout du téton avait été enlevé suite à une infection après sa naissance. C’est dans ses scénarios oedipiens que la mort de la mère le saisit, là où peut-être, une homosexualité liée à l’amour pour le père affleurait, mais aussi une mise en scène de la jouissance de l’Autre, comme si celle-ci était possible, "j’avais des images mentales" écrit-il.

Mort jamais élucidée, deuil demeurant en suspens, la recherche de l’assassin deviendra prétexte à la recherche de la mère, cause que James Ellroy va soutenir indéfiniment.

Père et fils vont donc vivre ensemble et le père pourvoit l’enfant en lecture sur le crime. Ce type de lecture qui continuera à l’âge adulte, apparaît comme un choix forcé, un défi mais qui permettait à l’enfant écrit James Ellroy, de "rendre un hommage pervers (à la mère) à travers chaque livre que je lisais. Chaque mystère résolu était mon amour pour elle en ellipses". Le père lui offre, un an après la disparition de sa mère, à 11 ans, un livre relatant l’affaire du "Dahlia Noir", jeune femme sauvagement assassinée en 1947 et dont l’assassin ne fut jamais retrouvé.

Soleil noir de James Ellroy, le "Dahlia Noir" devient son obsession, le "substitut symbiotique", dit-il, de sa mère.

Quelque chose se tresse.
C’est sans plume ni papier,
un début d’écriture.
Roland Barthes par Roland Barthes

Dès lors, le crime devient l’unique maillon qui relie le monde de James Ellroy et la réalité, monde chargé de carnages fantasmatiques, de flashes parfois difficilement contrôlés, de rêveries diurnes. Fantasmes qui viendront colmater l’angoisse, réinterroger le réel : mort de la mère, afin de donner du sens, tout en faisant barrière à une jouissance envahissante, "des femmes mortes me possédaient", écrit-il.

La mort de la mère : réel qui fait effraction, traumatisme où il est question du sexe et de la mort. Or, tout sujet est confronté à des questions fondamentales où l’Autre ne peut répondre : là où le signifiant manque à dire le rapport sexuel et "l’être pour la mort" (Lacan). En conséquence, la rencontre d’un traumatisme pose le problème de comment le sujet s’est confronté à ces questions auparavant et comment il y a répondu avec son fantasme. A ce point, nous pourrions avancer que traumatisme et fantasme se télescoperaient.

"Des femmes mortes me possédaient" écrit James Ellroy que nous pourrions décliner en "Je possédais des femmes mortes", "On possède des femmes mortes", "On tue une femme". "On tue une femme", tel serait le fantasme que nous livrerait James Ellroy. Ecriture du fantasme qui apparaît sous une forme indéterminée, indéfinie. Seul le verbe indiquant l’action de tuer est invariant, mais nous ne savons pas qui tue ni quelle femme est tuée. Or, l’objet visé est une femme, figure possible de la mère, objet de jouissance du fils; et si une des figures parmi d’autres susceptibles d’occuper la place du "on" serait le père, nous avons ici la construction d’un fantasme de scène primitive. Fantasme originaire diraient J. Laplanche et J.B. Pontalis où se nouent l’origine du fantasme, la séparation du sujet et de l’objet et la question des origines. Cela étant, si l’acte sexuel est synonyme du meurtre de la femme, doit-il son origine, l’origine du désir, à ce meurtre-là? Ce qui serait alors à tuer pour que puisse naître le désir, c’est la mère : le désir naîtrait d’une morte. En ce sens là, la recherche de l’assassin se serait-il pas la forme désespérée, chez James Ellroy, de la recherche de la paternité? Paternité venant interdire l’accès à la jouissance.

Il est écrit que je fusse loyal
au cauchemar de mon choix.
Joseph Conrad

Après le temps de l’adolescence, des positions extrémistes, tentative de donner forme à la haine, de détruire de l’objet,après le temps de la dislocation de l’image paternelle,père décrit comme faible et velléitaire par son fils, "c’était un faiblard et un artiste du baratin", viendra le temps qui va transporter James Ellroy dans des zones vertigineuses d’une vie d’errance, de dérives, d’alcool, de drogues, de prison et qui vont le mener aux portes de la folie. La mort du père y apportera son point d’orgue.

Vient le temps de l’écriture, à trente ans. La nécessité d’écrire vient après un état confusionnel particulièrement inquiétant pour James Ellroy et sa rencontre avec les Alcooliques Anonymes. "Ma mère, écrit James Ellroy, dans "Ma part d’Ombre", m’a donné ce cadeau et cette malédiction : l’obsession. Celle-ci a débuté comme curiosité en lieu et place d’un chagrin d’enfant. Elle s’est épanouie en quête d’un savoir obscur avant de se muer en une abominable soif de stimulation mentale et sexuelle". Nous retrouvons, ici, le fantasme de scène primitive. "Mes pulsions obsessionnelles, continue James Ellroy, ont failli me tuer. La rage de vouloir transformer mes obsessions en quelque chose de bon et d’utile m’a sauvé. J’ai survécu à la malédiction. Le cadeau à pris sa forme ultime et définitive dans le langage".

L’écriture à usage interne qu’est le fantasme va basculer sur le papier. Ecrire serait alors une façon d’interroger l’Autre sur la mort et le sexe par l’intermédiaire de l’autre, le lecteur, lorsque le fantasme n’est plus satisfaisant.

Dans l’univers des romans de James Ellroy, au coeur du Los Angeles des années 50 (sauf "American Tabloïd", premier volet d’un autre cycle sur une autre époque), la femme, toile d’araignée de tous ses romans, à la fois putain et rédemptrice, vers qui il faut porter en offrande sperme, sang et mort. La femme est "à partir du désir masculin" l’objet persécuteur, saisie dans sa nudité, qu’il faut violer, mutiler, découper et dont les membres décollés deviennent morceaux rejetés du corps, tels des objets détachables, qui seront ensuite déposés, chus dans une décharge, un terrain vague. L’agression mortelle devient le lieu d’une rupture où le fantasme prend corps d’être incarné dans une écriture ritualisée. L’écriture, écrit Serge Leclaire et plus précisément encore, "la lettre écrite sur le papier tend insidieusement à prendre la place de l’objet et à réintégrer l’absolument autre qu’est le réel... dans un ordre littéraire où la matérialité du texte, quasi fétichisée, tient la place et la fonction qu’occupe l’objet-réel (objet, index sans nom du réel) dans le texte de référence que constitue le corpus inconscient". L’écriture contient la jouissance.

Dans le "Dahlia Noir", le héros ne peut faire l’amour à la femme aimée que si cette dernière s’identifie au "Dahlia Noir". Il s’agirait là de faire prévaloir une jouissance liée à une morte. Dans "Tueur sur la route", le héros, tueur en série, qui a tué sa mère, rencontre un policier, lui aussi tueur en série. Ils tombent amoureux l’un de l’autre et les deux hommes s’échangent leurs crimes, dans un corps à corps homosexuel où le cadavre devient objet cause de désir. L’homme est ainsi "mauvais", pervers, sadique, cherchant non pas tans la souffrance de l’autre que son angoisse. Son homosexualité est récurrente, le plus souvent passive, prise dans un fantasme de femme phallique. Mais l’homme peut aussi se porter au secours de la Femme, se comporter comme le chevalier servant vis-à-vis de sa Dame, "comme celui qui peut lui sacrifier ses prérogatives viriles pour en faire, elle, le support de son manque" décrit par Lacan. C’est une autre face du désir.

Le style de James Ellroy est celui d’une voix où se côtoient sécheresse, rudesse, précision clinique des mots jusqu’au malaise, tel un rapport médico-légal, impudique et obscène, à la limite du supportable. Style traversé par l’amour, le désir, la jouissance et la mort. Violence d’un style qui volera en éclats, en morceaux, dans "White Jazz", dernier volet du "Quatuor de Los Angeles".

Tenant lieu de frontière, de charpente symbolique à son fantasme et au réel de la mort, l’écriture pour James Ellroy va être une tentative de symboliser, de faire advenir son histoire, "Ma Part d’Ombre" en sera son habitacle. "Il me fallait en savoir plus, écrit-il, il me fallait honorer ma dette et poursuivre ma revendication… je ne voulais pas qu’il y eut une fin. Je ferais en sorte qu’il n’y eut pas de fin". Ecrire permet ainsi la réunion imaginaire de la mère et du fils, de récupérer la mère, "je voulais te garder mienne sans partage, poursuit-il, je te reconstruisais de façon perverse avant de t’enfermer, inaccessible, là où les autres ne pouvaient te toucher" et plus loin, "je ne voulais pas perturber le noyau de la sexualité qui définissait encore ce lien (avec la mère)... Elle était mienne toute entière". "C’est cet objet, dit Lacan, Das Ding, en tant qu’Autre absolu au sujet qu’il s’agit de retrouver". Das Ding, la Chose, qui est à l’horizon de la quête du sujet, qui est son destin. C’est l’objet du désir absolu, du désir pour la mère "en tant qu’elle occupe la place de cette Chose". La mère de James Ellroy vient prendre pour son fils la figure du destin. "La Rouquine m’a branché sur le sexe et la mort", écrit-il et au vue de la photo de lui, enfant, prise le jour de l’annonce du meurtre de sa mère : "Cette photo avait 36 ans. Elle définissait ma mère comme un corps sur une route et une source d’inspiration littéraire, je ne pouvais séparer le moi du elle".

Ce que nous révèle James Ellroy est une quête d’un lieu de jouissance, le désir de désirer de l’atteindre, encore et encore : "Je ne cesserai jamais de chercher. Je ne laisserai pas s’installer de fin" et il termine "Ma Part d’Ombre" par ces lignes : "Je ne parviens pas à entendre ta voix. Mais ton odeur est là et je sais le goût de ton haleine. Je peux sentir ta présence. Tu viens te frôler à moi. Tu n’es plus là et je veux plus, plus de toi". Ce sont là des mots de l’amour, mais au-delà de l’amour, il y a la jouissance. Et cette mère pour James Ellroy questionne le fond de son être, c’est-à-dire, sa part d’ombre au nom de sa propre jouissance.

Pour terminer, j’aimerais faire dire à James Ellroy "Deux ou trois signes dans l’air... qui prétend vivre plus que ces signes... Ils forment les mots d’une syllabe noire dans les pacages de mon cerveau".
_________________
© Monique Scheil

 

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